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À la lueur de l'aube blafarde, le sinistre manoir qui engendra le plus noir des dragons et la plus pâle des fées projetait une ombre mal définie. Le firmament livide lui-même semblait vouloir s'en éloigner, les nuages filandreux qui le constellaient manifestant une évidente répugnance à survoler ses tours acérées. Une haute grille métallique l'enserrait dans un écrin étincelant et nul arbre rieur, nul flot impétueux, nul animal insouciant ne paraissait l'avoir jamais effleuré de sa présence. Il y régnait une telle désolation que même le spectacle de corps en décomposition sur les pieux alentour apparaissait comme une réjouissance incongrue.
Même son cheval avait renoncé à poursuivre plus avant, mais le chevalier n'en n'avait cure. Engoncé dans son armure d'apparat, sa foi inébranlable le soutenait mieux qu'un millier des siens. Il n'avait jamais failli et cela ne se produirait pas de son vivant. On pouvait lire dans son regard d'acier une détermination sans égale que renforçait son absence totale d'ouverture d'esprit. Il franchit la grille qui venait de s'ouvrir à son passage dans un grincement lugubre, plainte de mille damnés s'élevant du cœur ardent des Enfers. L'absence de toute végétation ou ornementation ou simple présence était un défi douloureux lancé à l'imagination. Même le sol semblait n'être que néant, dans son inaltérable uniformité. Un silence tout aussi insipide régnait dans les airs, seulement troublé par la mélodie d'une comptine enfantine. Encore une fois, cela n'eut aucun effet et n'évoqua rien au chevalier. Aussi loin que remontaient ses souvenirs, il était en armure, sur un cheval, son épée flamboyant à la lueur du jour. Il poursuivit son chemin de sa démarche monotone pendant que la structure complexe de la demeure maléfique grandissait à chaque pas, imposant sa façade à chacun des cônes de sa rétine.
On avait été très clair avec le chevalier et il avait une conscience aiguë de son devoir. Il devait terrasser le dragon et libérer la fée qu'il gardait. En retour, elle lui accorderait un vœu qui lui permettrait de sauver son pays. C'était toujours la même histoire, celle que l'homme écrit dans les livres depuis qu'il a eu cette idée et le chevalier ne se faisait ni soucis, ni illusions, il n'en n'avait jamais eu.
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Il ne fut pas surpris quand le toit du manoir disparut dans un fracas assourdissant, accompagné par des volutes de bois et de métal mêlés qui retombèrent en sifflant tout autour de lui. Les rares rayons du soleil qui parvenaient encore jusqu'à la scène furent stoppés par la fumée et surtout par la masse terrifiante du dragon, ses épaisses écailles noires absorbant toute la lumière. Seul brillait dans cette nuit matinale l'éclat féroce des immenses yeux de la bête, comme deux rubis sanguinolents. Elle poussa un hurlement déchirant et illumina l'arène improvisée d'une langue de flammes crépitantes. Le chevalier dégaina lentement Yfia, son épée enchantée qui rayonna elle aussi dans l'obscurité. Les plus sages des mages du royaume y avait travaillé pendant des décennies, elle surpassait en valeur nombre de grandes cités de ce monde et accompagnait le chevalier depuis d'innombrables années.
Son énergie parut se communiquer à son porteur qui se mit enfin en mouvement et sa célérité n'eut d'égale que son efficacité. En quelques secondes, il entailla le dragon à une dizaine d'endroits et de chacune de ces blessures s'écoula abondamment un liquide jaune et visqueux. Mais le monstre ne s'avoua pas vaincu et projeta son assaillant cinquante mètres plus loin d'un vigoureux coup de queue. Le squelette de tout autre homme aurait implosé sous l'impact mais le chevalier retrouva assez vite ses esprits pour éviter le magma brûlant qui l'aurait consumé en une fraction de seconde. Il courut vers le reptile et, effectuant un bond défiant les lois de la physique, atterrit sur sa tête. Il enfonça Yfia dans les yeux de la bête puis dans son crâne, jusqu'à sentir la cervelle spongieuse sous sa lame. Cette fois-ci, le dragon émit un cri plus plaintif et s'effondra dans un bruit sourd. La lumière se fit plus vive, presque éblouissante tant elle étincelait sur l'épée et l'armure du chevalier.
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Il rengaina sa fidèle compagne et se dirigea lentement vers la porte du manoir. Là aussi, celle-ci s'ouvrit d'elle-même à son approche mais sans le moindre son. Un silence de mort planait aussi dans le bâtiment car la comptine s'était tue. Puisque le manoir n'avait pas de plus haute tour, le chevalier décida d'explorer sa cave. Il commença à descendre un frêle escalier dont l'extrémité se perdait dans une obscurité peu rassurante. Le manque de tous repères l'empêcha de savoir combien de temps dura cette plongée dans les ténèbres mais sa fin prit la forme d'une plaque de bois à laquelle il se heurta violemment. C'était en fait une petite porte qu'il ouvrit avec nonchalance. Fort logiquement, elle donnait sur une petite pièce, mal éclairée par la lueur tremblotante d'une bougie.
La pièce était vide à l'exception d'un lit en bois sur lequel reposait la plus pâle des fées. Pendant un instant, le chevalier ne put respirer car elle dépassait en grâce tout ce qui lui avait été donné de voir auparavant. Sa longue chevelure aux reflets d'or encadrait l'ovale d'un visage dont la teinte de porcelaine n'était troublé que par une mince ligne vermeille et deux tâches émeraude. Elle était vêtue d'une longue robe carmin qui ne laissait dépasser qu'une paire d'ailes diaphanes. Il se reprit tout de suite tout en regrettant amèrement de ne pouvoir passer plus de quelques minutes en compagnie d'une si adorable créature, car une fois que les fées avaient exaucé un vœu, elles repartaient vers l'épaisse et verdoyante forêt qui leur tenait lieu de demeure, et nul ne les revoyait jamais.
Il entreprit donc de lire le sortilège qu'on lui avait fourni afin de réveiller la fée. Malgré ses difficultés d'énonciation, le charme opéra et les ailes immobiles commencèrent à s'agiter langoureusement. Le chevalier revit intérieurement la formulation de sa supplique, attendant l'énoncé de la question rituelle. Il finit par entrouvrir ses yeux clos, craignant de l'avoir mal entendue, mais la fée se tenait silencieuse face à lui, de l'autre côté du lit.
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-Qu'est ce qu'on fait maintenant ? susurra-t-elle d'une voix cristalline.
Le chevalier en hoqueta de surprise :
-Loin de moi la pensée d'en tirer la moindre gloire, mais je vous délivre à l'instant de plus pressant des dangers, du plus terrifiant des monstres de la création et la tradition m'incline à penser qu'en signe de gratitude, vous m'accordiez, dans l'infinie mansuétude de votre bienveillance...
-C'est bon, respirez. C'était donc ça ce vacarme...
-Puissent mille pardons m'excuser d'avoir ainsi troublé votre repos. Mais aurais-je l'audace de m'enquérir de quelle manière vous l'ouïtes durant votre sommeil ?
-Disons qu'à ce moment-là, je n'étais plus vraiment endormie.
Elle fut forcée de poursuivre car le chevalier n'arrivait plus à émettre de paroles cohérentes à travers ses balbutiements saccadés.
-Évidemment pour vous c'est facile, vous faites un petit voyage à cheval, au grand air, vous vous battez cinq minutes, vous libérez la belle captive et vous repartez avec votre air de benêt triomphal. En revanche, nous restons parfois enfermées des années avant que vous ne daignez vous souciez de nous. Il y a forcement des moments où l'on craque. Enfin j'imagine, à voir votre accoutrement et sa virilité ostentatoire, que vous n'êtes pas venu discuter de féminisme.
Par un coûteux effort de volonté, le chevalier parvint enfin à répondre :
-Comme vous le faites remarquer à juste titre et sans vouloir paraître inconvenablement insistant, ma présence ici n'a d'autre but que de vous soulager du terrible fardeau de l'emprisonnement et accessoirement de vous présenter un vœu dont mon royaume...
-J'avais compris, mais on ne va pas faire ça ici. J'aimerais bien prendre un bain et changer de vêtements dans un vrai château.
-Je suis sûr que le duc de Haute-Carphalie vous accueillera avec une pompe aussi fastueuse qui lui permettront ses moyens mais habituellement, les fées...
-Cette fois ci, on va faire autrement. Et ce serait bien si vous parliez normalement, au lieu d'essayer d'étaler votre éducation de gosse de riche à chaque phrase.
-Très bien douce demoiselle, mettons-nous prestement en route.
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Ils remontèrent l'escalier toujours plongé dans l'obscurité, ce qui n'empêcha pas la fée nyctalope de dispenser nombres de commentaires désobligeants sur le physique du chevalier qui, toujours sans repère, trouva cette ascension beaucoup plus longue qu'à l'aller. Ils émergèrent enfin à la surface, où les attendait le fidèle Anéman, infatigable et véloce destrier, dont les membres effilés et le pelage d'ivoire faisait l'admiration de...
-C'est *ça|$ votre pur-sang. Vous auriez aussi bien pu voler un poney dans une ferme du coin.
-Je comprend votre surprise face à l'absence d'un glorieux carrosse ailé mais Anéman est un compagnon précieux et loyal qui m'a tiré à maintes reprises de situations périlleuses et...
-Donc votre meilleur ami est un cheval, ça promet...
Il enfourcha l'animal et tendit une main galante à la fée qui s'installa sans son aide. Le cheval s'élança aussitôt à vive allure, abandonnant les ruines du manoir à un crépuscule concupiscent et ses lourds nuages revenus à de meilleurs sentiments, s'attroupant au-dessus de la bâtisse dans le but inavoué mais mal dissimulé de l'inonder de toutes leurs forces. Ils galopèrent quelques heures avant de s'arrêter pour la nuit et le chevalier trouva ce voyage fort désagréable. Il avait l'habitude de chevaucher seul et la fée prenait beaucoup de place. Il avait beau s'avancer vers l'avant, à chaque fois son encombrante compagne étendait son emprise sur le cheval et il se retrouva collé à l'encolure d'Anéman, dans une position évoquant plus un jeune enfant sur un manège qu'un illustre chevalier de son rang.
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Dès qu'il eût mis pied à terre, il alluma un feu de camp tout en étudiant les alentours afin de déterminer où il allait placer ses pièges. Au bout d'une demi-heure, il put faire griller deux lapins embrochés sur un solide bâton. Le délicat fumet de la viande grillée le faisait discrètement saliver et il alla poliment proposer une des deux bêtes à la fée qui attendait à l'écart, avec ce qu'il prenait pour une impatience affamée dans les yeux.
-Vous n'allez pas *vraiment|$ manger *ça|$ ? Je pensais juste que vous essayiez maladroitement de faire une interminable plaisanterie douteuse mais votre barbarie n'a d'égale que l'incompétence du manchot parkinsonien qui vous a coiffé pour la dernière fois.
Le chevalier dépité s'en retourna seul savourer l'unique plat qu'il avait jamais su cuisiné sans même essayer de répondre, tout en observant du coin de l'œil la fée s'affairer. Elle ramassait de ci de là diverses formes de végétation pour former un plat qui semblait, même s'il ne l'aurait avoué pour rien au monde, relativement appétissant. La nuit était tombée depuis une longue heure quand il éteignit le feu d'un souffle vigoureux et se roula en boule. Morphée lui tendait ses bras rendus flasques par l'âge mais néanmoins attrayant après une dure journée quand il entendit s'élever une plainte portée par la désormais trop familière mais toujours aussi mélodieusement acidulée voix de la fée.
-Vous n'imaginez pas que je vais dormir *à même le sol|$.
Il soupira le plus silencieusement possible en pensant aux nombreuses journées qui l'attendait encore avant le château du duc mais les fées devaient avoir l'ouïe aussi fine que leur vision était perçante car la réaction ne se fit pas attendre :
-Heureusement que vous êtes un parangon de galanterie, sinon vous m'auriez forcée à courir à côté de votre cheval.
Le chevalier se maudit de ne pas y avoir pensé plus tôt et entreprit de recueillir branchages et feuillages pour former un matelas rudimentaire. La fée lui apporta son aide en l'agonissant de remarques aussi acerbes que dénuées d'intérêt. Il obtint finalement une demie moue d'approbation après presque une heure de travail et put se recoucher, fourbu mais récompensé de ses efforts par l'indescriptible spectacle d'évanescents reflets opalins que l'éclat lunaire projetait sur le visage serein de la fée endormie. Ses sentiments contradictoires à l'égard de son embarrassante partenaire de voyage et de son attitude incompréhensiblement irritante ne manquaient pas de l'emplir d'une insondable perplexité. Mais il sombra finalement dans un sommeil de plomb que rien ne vint troubler jusqu'au lendemain.
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Un jour rieur s'annonçait sous les auspices non moins radieux d'un soleil enchanteur et la nature paraissait vibrer d'une énergie communicative. Le chevalier s'apprêtait à déguster un bout de pain rassis au péril de ses dents quand il eût la surprise de recevoir une large part d'une substance verdâtre et gluante dans le visage.
-Désolé, j'ai mal visé.
-Je ne saurais trop vous remercier de la sollicitude dont vous faites preuve à mon égard.
Il goûta prudemment une bouchée de la mixture qui était déjà presque dans sa bouche, en prenant soin d'arborer une expression de dégoût révulsée, et la trouva étonnamment goûteuse, avec une légère saveur épicée des plus inattendues.
-Au fait, je ne connais toujours pas le petit nom de mon libérateur.
-C'est par ce que je l'ai abandonné avec tout le reste de ma vie, quand je suis devenu chevalier.
-Je vous nomme donc Selicat.
-Cela a-t-il une signification particulière dans votre noble langue, demanda le chevalier plein d'espoir.
-Non, mais c'était le nom d'une de mes peluches et vous partagez la même force de caractère peu commune, persifla la fée avec un sourire éclatant.
-Nous ferions bien de nous dépêcher car la route est encore longue, conclut-il en ponctuant le dernier mot d'un soupir résigné.
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Effectivement, le trajet semblait s'allonger à chaque foulée. Si le climat faisait preuve d'une clémence alarmante en cette période de l'année, chaque rare parole que la fée prononçait paraissait se tailler un chemin au plus profond de l'âme du chevalier, sans la moindre considération pour les lieux et ce n'était pas une sensation qu'il considérait comme agréable. Il s'était toujours perçu comme immuable, pas forcément tel une immense montagne que seule la Terre peut infléchir au prix de millions d'années d'efforts mais au moins comme du gravier qui ne se brise pas quand on le jette contre un mur. Et voilà que sa théorie s'effondrait en quelques jours, qu'il s'affaissait à l'image d'un arbre pourri de l'intérieur, qu'il se répandait à l'instar d'un escargot qui aurait acheté une maison préjugeant de ses forces.
C'est donc avec soulagement qu'il aperçut l'image vacillante du château du duc au détour du sentier. C'était une bâtisse remarquable d'un certain point de vue et absolument pathétique de tous les autres. Elle avait été construite sur la seule volonté du duc Enzo et sur la base de plans qu'un mystérieux prophète lui aurait révélés durant son sommeil, ce qui expliquait pourquoi tous les visiteurs se demandaient avec appréhension si elle allait s'effondrer durant leur séjour ou après, car nul ne semblait douter que la catastrophe était inévitable à court terme.
Elle était installée dans une clairière aux dimensions modestes, difficilement gagnée sur la forêt comme en témoignaient les nombreuses frondaisons qui recouvraient presque entièrement les timides tentatives de fenêtres et le mince fossé qui entourait le château dans l'espoir d'empêcher les racines de mettre à mal ses fragiles fondations. Le prophète avait paraît-il été formel sur le choix de ce lieu incongru, étayant son propos de nombreuses paraboles prémonitoires impliquant une invasion de grenouilles ailées et des moulins souterrains, ce qui avait copieusement amputé la fortune du duc et par là même forcé à accepter des matériaux et des artisans plus que douteux pour le reste de son ouvrage. Les murs étaient d'une pierre grisâtre et friable et leur épaisseur variait continuellement d'un mètre à seulement quelques centimètres pour les chambres des hôtes les moins chanceux.
Sur ces fondements des moins rassurants s'élevait un enchevêtrement de tourelles, sensées prémunir le duc des problèmes que ne manqueraient pas d'occasionner les grenouilles ailées. Certaines étaient recouvertes d'une mince de couche de peinture dorée mais la plupart étaient en bois auquel il restait des moignons de branches mal sectionnées. En revanche, le fossé dégageait une agréable impression d'harmonie, avec son eau claire et paisible et surtout l'impressionnante cohorte de cygnes royaux qu'il abritait. Ces animaux imposants mais délicats étaient presque l'un des seuls motifs qui poussaient encore certains à rencontrer le duc, avec l'influence qu'il continuait de posséder, malgré sa folie, sur le roi.
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Alors que les deux voyageurs franchissaient la poutre qui tenait lieu de pont-levis, les cygnes s'agitèrent et déployèrent leurs longues ailes d'albâtre. Puis, un à un, ils s'envolèrent pour décrire des cercles autour du pauvre Anéman, majestueux escadron de vautours immaculés. Mal à l'aise, le chevalier porta discrètement la main à son épée mais une fois qu'ils eurent franchi la porte, les oiseaux parurent perdre toutes velléités de bellicisme et retournèrent calmement à leurs laborieuses activités aquatiques.
Le duc Enzo les attendait dans ce qu'il s'obstinait à nommer cour d'honneur et qui n'était manifestement qu'un simple vestibule à ciel ouvert.
-Bienvenue valeureux chevalier ! Je vois que vous vous êtes enfin résolu à prendre un peu de compagnie dans vos longs voyages solitaires, à la bonne heure !
-Très estimé duc, je crains que vous ne commettiez quelques méprises, car cette jeune personne n'est autre que...
-Tatianna votre seigneurie. Fraîchement diplômée de la réputée École Supérieure du Plaisir et du Désir de Narrock.
Le chevalier la foudroya du regard, furieux du doute qu'elle semait sur ses vœux de chasteté, mais n'osa pas la contredire devant le duc qui semblait heureusement prodigieusement peu intéressé par la question.
-J'aurais souhaité vous accueillir plus dignement mais les couards et les gueux que j'ai généreusement employés pendant des années ont tous plié bagages aux premières rumeurs de famine et je suis malheureusement peu porté sur l'art culinaire mais je m'efforcerai de faire de mon mieux.
-Je suis sûr que nul événement ne saurait remettre en cause votre légendaire hospitalité, répondit poliment le chevalier.
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Il dut néanmoins déchanter en s'attablant pour le dîner. Le repas avait été posé à même une grande caisse de bois qu'il supposait devoir servir de table et il semblait se composer exclusivement de pain rassis, d'eau tirée du fossé et d'une viande calcinée dont la physionomie présentait de troublantes ressemblances avec celle du rat d'égout. Il attaqua courageusement sa portion en s'astreignant à un sourire ravi, tout en regrettant amèrement de ne pouvoir adopter la désinvolture de la fée qui faisait semblant de porter la nourriture à sa bouche pour mieux la laisser tomber par terre et complimenter le duc sur la chair exquise qu'il avait la délicatesse de leur offrir. Le calvaire fut toutefois de courte durée car les rats étaient d'une maigreur famélique, accréditant les rumeurs de famine. Ils purent regagner leurs chambres aussitôt car le duc avait cessé de leur prêter attention pour se consacrer au maniement d'un instrument de musique exotique qui produisait entre ses mains un son rappelant le couinement d'un cochon égorgé, quoiqu'en nettement moins harmonieux.
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Le chevalier était en train de dévêtir quand la porte de sa chambre s'ouvrit brusquement. Il tenta maladroitement de couvrir sa nudité naissante avec l'un des ravissants rideaux qui ornaient son lit mais l'ensemble devait déjà avoir beaucoup vécu car il s'effondra sur lui avec fracas. Momentanément aveugle, il entendit distinctement la voix reconnaissable entre mille :
-Je venais juste vérifier si vous aviez une meilleure chambre que la mienne, mais ce coup d'œil m'a amplement rassurée. Bonne nuit et à demain.
Il soupira et se mit à l'œuvre pour essayer de réparer son lit. Si le résultat était loin de convenir à ses attentes ou même aux plus vagues critères d'esthétisme ou de bon sens, sa fatigue lui indiqua avec suffisance qu'il ne serait pas capable de faire mieux et qu'il serait plus avisé d'essayer de dormir que de s'escrimer toute la nuit sans le moindre espoir de réussite. Le chevalier abdiqua et parvint à s'assoupir au prix de désagréables et anatomiquement peu probables contorsions.
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À son réveil, son corps se rappela d'ailleurs à son bon souvenir par de nombreuses crampes qui n'avaient pas l'air spécialement pressées de partir mais il atteint le comble de l'accablement lorsque son esprit embrumé tenta vainement d'imaginer les abominations qu'avait pu concocter ce tortionnaire d'Enzo pour le petit déjeuner. L'odeur aigre qui lui arriva aux narines aurait pu lui fournir un élément de réponse en d'autres lieux, mais il avait constaté que ce fumet nauséabond émanait de la moindre parcelle du château. Il serra les dents à s'en rayer l'émail et se prépara à affronter ces difficultés avec la même absence d'émotion que depuis tant d'années, mais ce ne fut pas l'inconcevable et discordante tapisserie bariolée que l'un des fils dégénérés du duc Enzo avait fabriquée et accrochée à tous les murs qui l'accueillit lorsqu'il ouvrit la porte mais le visage grave de la fée.
-Vous devriez venir avec moi, murmura-t-elle d'une voix atone, tout éclat ayant déserté ses traits, comme dispersé par une formidable tempête.
Le chevalier obtempéra sans discuter, ses pensées tourbillonnant tandis qu'ils se dirigeaient vers le grand placard pompeusement intitulé écuries. Il avait presque fini par oublier qu'il était chargé d'amener la fée jusqu'ici afin qu'elle lui accorde le vœu dont le royaume avait cruellement besoin. Mais cela n'expliquait pas son changement d'attitude car d'après son expérience en la matière, c'était généralement un événement joyeux. Peut-être lui avait-elle caché une terrible nouvelle, peut-être même ne pourrait-elle pas exaucer son souhait.
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La panique qui menaçait de le submerger fut chassée par la surprise de découvrir aux côtés d'Anéman ce qui était indubitablement la première licorne qui lui était donné de voir. Elle avait grossièrement la même taille que son cheval mais ses membres étaient plus fins et élancés. Surtout, son pelage soyeux était beaucoup plus long et l'enveloppait dans un cocon de boucles délicates, nuage incapable de voler. La fée ne perdit pas de temps en admiration béate et s'élança dans l'abondante forêt environnante, bientôt suivie par un chevalier pataugeant péniblement dans les affres douloureuses de la perplexité.
Ils chevauchèrent silencieusement entre les arbres à peine réveillés qui s'étiraient de toute leur longueur pour capter les premiers rayons du soleil. Et tout le long de cette paresseuse plongée vers le sol, la lumière faisait scintiller un millier de perles liquides amoureusement disposées par l'éphémère mais toujours créative rosée. Dans cette immense cathédrale de verdure dont le silence religieux n'était troublé que par la mélopée lancinante de quelques oiseaux trop matinaux, ils bifurquèrent à plusieurs reprises, jusqu'à ce que le sentier s'amenuise pour céder gracieusement la place à une herbe vigoureuse. Si les arbres resserraient leur tramage à mesure qu'ils pénétraient leur intimité, ils parvinrent enfin à une clairière qui constituait manifestement leur destination finale.
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-Le temps est venu, gentil chevalier. Afin de te témoigner l'infinie gratitude qui submergea mon cœur lorsque tu me délivras, je t'accorde un vœu. Mais sache que si tu acceptes, je repartirai à jamais vers mon pays.
Plus aucun bruit n'osait rompre le calme pesant qui avait succédé à cette déclaration, même si la rosée scintillait de plus belle, comme pour accueillir la nouvelle venue qui quittait paresseusement l'œil de la fée. Quelque chose se déchira violemment chez le chevalier, quelque chose dont les hommes ne pouvaient se passer pour vivre, mais son devoir était plus fort que tout et le chevalier prononça les paroles fatidiques, autrefois si importantes mais qui lui apparaissaient maintenant comme moins que dérisoires, demandant au seul être qu'il ait jamais apprécié de disparaître pour que les récoltes de son royaume soit meilleures. La fée battit des ailes, d'abord doucement puis de plus en plus vite et disparut dans un étourdissant nuage de lumière, tandis que le chevalier tombait à genoux dans l'herbe humide, toutes ses forces l'ayant abandonnées en signe de désapprobation. Il ne serait plus jamais le même si tant est qu'il soit encore un jour.