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La clameur saccadée des machines s'estompait enfin et autour d'elle, les visages semblaient à nouveau retrouver l'éclat fragile de la vie. Les terribles odeurs qu'ils avaient supportées toute la journée se retiraient aussi à contrecœur et l'air devenait enfin respirable. Certes, la nuit qui allait s'abattre sur Valentina et ses collègues n'était que la promesse de quelques heures de répit avant la levée du jour et la reprise de leurs activités, mais ils avaient assez souffert pour l'apprécier à sa juste valeur. Tous s'affairaient fébrilement pour remettre un peu d'ordre, sous l'œil aiguisés de quelques dirigeants zélés, avant de pouvoir quitter les lieux. Enfin une sonnerie retentit et ils se dirigèrent en rangs serrés vers les lourdes portes de l'usine qui s'ouvrirent avec la lenteur et les grincements qui sied au mobilier de cette envergure. Valentina partit prestement non sans jeter un dernier regard haineux à l'immense publicité qui surplombait le bâtiment et qui vantait la blancheur du dentifrice dont la fabrication des tubes venait de lui voler une autre de ses journées.
Ce mouvement l'emplit aussitôt du spectacle désagréable du ciel qui était comme souvent dans un état lamentable. Les responsables du service météo n'avaient pas réussi à se mettre d'accord et beaucoup de groupes de pression en avaient profité pour imposer leurs vues au détriment de toute notion d'esthétisme. Il en résultait un assemblage disgracieux de nuages bariolés que même un esprit au bord de la folie n'aurait pu concevoir. Évidemment, chacun avait une vision et un message à faire passer mais tout se perdait dans les limbes d'une aberrante profusion polychromatique totalement impénétrable. De ce chaos émergeait seulement une vague impression de nausée et la certitude que quelqu'un devrait un jour avoir le courage de décider de la couleur définitive du ciel. En attendant, Valentina détourna son regard qui se posa inévitablement sur les innombrables affiches qui tapissaient les rues.
Elle tombait de Charybde en Scylla puisque cette vision n'était guère plus réjouissante que la précédente. Malgré des siècles de totale domination politique, le parti de l'unité n'avait toujours pas renoncé à une propagande dont l'abondance et l'ineptie n'avait cessé de croître à mesure que s'étendait son emprise sur le pays. Le quartier tout entier était devenu une immense ode teintée d'admiration à la gloire de l'inégalable souplesse du leader bien-aimé Karl le trente-sixième comme le démontraient amplement des centaines de photos ou le dirigeant mettait à profit son incroyable don naturel pour régler de complexes problèmes géopolitiques. Après quelques pas, Valentina fut tellement excédée qu'elle embrasa quelques affiches en mobilisant la force de sa volonté. Elle rassembla ses connaissances sur le feu et son imagination mit en mouvement les particules environnantes pour produire l'effet désiré. Elle n'avait aucun mérite puisque ce n'était là qu'un tour qu'on apprenait aux enfants dès leur plus jeune âge. Mais les conséquences pouvaient être dramatiques si l'on découvrait son geste car le parti était aussi susceptible que rancunier. Cela l'avait néanmoins soulagé et elle atteint son domicile avec un sourire ravi.
Jusqu'à l'ouverture de la porte, tout avait l'air normal mais après quelques instants dans le vestibule, elle décela une odeur étrange, comme un mélange de lavande et de gaz. Elle fut immédiatement sur ses gardes, car elle vivait seule depuis des années et avait soigneusement fermé la maison à clé le matin même. Aucun de ses voisins n'avait encore eu le temps de prévenir le parti – qui n'était d'ailleurs que très peu populaire dans ce quartier de travailleurs modestes – de son geste de colère et elle entretenait avec eux des relations plutôt cordiales. En approchant de la gazinière, elle vit que l'arrivée de gaz avait été ouverte ce qui ne fit que renforcer son trouble puisqu'il n'y avait manifestement pas la moindre trace d'effraction. Elle allait la refermer quand une sirène stridente déchira le silence crépusculaire. Elle eut à peine le temps d'atteindre la porte d'entrée pour voir ce qu'il se passait que celle-ci s'ouvrit pour laisser entrer un fringant cadre supérieur du parti.
C'était un homme assez jeune et très élancé, aux cheveux soigneusement coiffés et aux dents presque étincelantes. Sa démarche et son port de tête trahissaient une confiance en soi démesurée et il devait rencontrer un succès certain auprès de l'autre sexe, mais pour Valentina, ce n'était que de l'arrogance et il représentait le prototype du prédateur avide et insensible que seul l'impeccable costume qu'il arborait crânement distinguait de la hyène. Sa voix suave et mesurée lui donna une envie violente de voir combien d'os de son visage résisteraient à une application adéquate de l'imposante lampe qui trônait non moins de là.
-Madame vous n'avez sans doute pas pu vous empêcher de remarquer les menus problèmes de gaz qui ont troublé votre foyer durant votre absence. Rassurez-vous, je suis en mesure de vous fournir une explication parfaitement rationnelle. Vous n'êtes pas sans connaître et sûrement apprécier la politique exemplaire que mène le parti de l'unité en matière de respect de la nature et de la vie dans toutes ses formes ainsi que ses efforts importants en matière de recherche en biologie. Ainsi, l'université de Sterne a récemment créé une nouvelle race dont quelques représentants ont immigré chez vous. Nous avons déterminé que ce lieu était effectivement particulièrement adapté à leurs conditions de vie, mais malheureusement, la cohabitation est rendue impossible par le fait que leur atmosphère doit se composer à 95% de monoxyde de carbone. Ne vous inquiétez pas, nous avons déjà déniché une résidence qui conviendra à tous vos besoins.
-J'imagine que même vous n'êtes pas assez borné pour penser que je puisse avaler ce genre d'excuses pathétiques. À supposer que ce ne soit pas un tissu d'âneries, pourquoi n'ai-je pas vu ces mystérieux locataires ?
-Oh, j'ai peut-être oublié de vous préciser qu'ils sont microscopiques...
-Bien sûr. Ça ne vous ressemble pas de vous chausser de gants aussi ridicules quand vous voulez déloger quelqu'un.
-Je vais mettre ces dernières paroles sur le compte de l'émotion qui vous submerge à l'idée de participer à la glorieuse aventure de la science et vous inviter à rejoindre au plus vite la voiture qui vous conduira séance tenante à votre nouvelle demeure. Nous ferons suivre vos effets personnels, ne vous souciez de rien.
Elle n'eut pas le temps d'articuler la moindre protestation qu'elle était déjà assise à l'arrière d'une berline confortable qui s'enfonça silencieusement dans l'épaisseur de la nuit. Ils roulèrent peu de temps mais à vive allure et arrivèrent bientôt à destination. En sortant de la voiture, Valentina reconnut aux jardins bien entretenus et aux clôtures discrètes mais efficaces qu'elle était arrivée à la lisière d'un quartier chic où les gens ne mangeaient certes pas dans l'or mais où ils n'avaient jamais à se soucier de savoir s'ils pourraient attendre leur prochaine paye jusqu'à la fin du mois. Elle remarqua aussi la luminosité élevée malgré le faible nombre de lampadaires, qu'elle attribua à l'apparition dans le ciel des trois lunes d'Ashkim.
Selon la légende, elles étaient l'œuvre d'un homme unique, un poète maudit qui après une vie faite d'échecs artistiques et de multiples maladies avait décidé de créer seul un monde pour lui et avait donc donné naissance à sa première lune par la seule force de sa volonté. Elle était certes de dimensions modestes mais cela restait un exploit retentissant, d'autant qu'il se murmurait que sa surface était pavée d'or fin et tapissée de luxuriantes forêts d'arbres extravagants qui poussaient sans se soucier des lois de la nature. Ivre de puissance, le poète aurait alors renouvelé deux fois l'exploit avant de mourir d'épuisement sans jamais n'avoir pu jouir de ses propriétés. Ce n'était probablement qu'un conte mais certains avaient pris la chose au sérieux et avaient fondé de puissantes guildes de faiseurs de lunes. Ils se réunissaient tous les soirs pour engloutir d'indigestes quantités de données sur l'astronomie et subir d'interminables séances de motivation. Certains groupes avaient été récompensés de leurs efforts puisqu'une ou deux fois par siècle, une nouvelle lune rejoignait ses consœurs en orbite. Toutefois, cette chasse aux étoiles avait récemment connu un coup de froid lorsque l'une de ces créations avait subitement disparu avec la volonté de ses habitants, les entraînant dans une mort aussi effroyable que rare. Quoiqu'il en soit, lorsque le ciel était dégagé, tous ces astres répandaient une douce lumière tout au long de la nuit, chassant les idées sombres et évitant de nombreux accidents domestiques.
Valentina en profita d'ailleurs pour atteindre sans encombre le seuil de son nouveau foyer qui, détectant son arrivée grâce à une batterie de capteurs inesthétiques qui n'avaient sûrement pas été placés là pour son confort, l'accueillit par de nombreux grincements métalliques. La jeune femme était trop fatiguée pour faire le tour du propriétaire et s'empressa de monter un escalier en colimaçon qui menait effectivement à une chambre à coucher. Elle s'affala sans grâce sur un imposant baldaquin qui semblait tout droit sorti d'un conte de fée un peu désuet et s'abandonna avec béatitude à l'étreinte familière de Morphée.
Un étrange craquement la réveilla bientôt.