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Ce soir, j'ai vu ma voisine. Pas pour la première fois bien sûr, car elle habite ici depuis une dizaine d'années. Mais jusque-là, je n'avais aperçu d'elle que l'image qu'elle a mise tant de temps à construire à destination d'autrui. Ses sourires polis quand nous sortions relever notre courrier au même moment, son enthousiasme à acheter des tickets de tombola pour l'école, sa mine contrite quand j'étais revenu des sports d'hiver avec un plâtre, sa compassion teintée de fatalisme lorsque son jardinier s'est coupé en taillant sa haie. Je n'aurais pas été surpris qu'elle contribue à une œuvre de charité avec une générosité rehaussée de discrétion. Et sa tarte avait fait se pâmer tout le monde lors de la dernière fête de quartier, même si personne n'avait été en mesure de déterminer sa composition et qu'elle s'était farouchement refusée à révéler ses ingrédients. Ajouté à cela ses traits fins et réguliers, son amabilité, sa discrétion et ses interminables boucles rousses et j'avais eu tôt fait de lui accorder officieusement le titre de meilleure voisine de l'univers. Enfin jusqu'à ce qu'elle perde sa couronne ce soir…
D'ailleurs toute cette journée s'était avérée désastreuse. Vous savez, ce genre de journée dont le caractère maléfique à beau nous apparaître clairement quand un de nos pieds ne tombe pas exactement dans son chausson au saut du lit et que nous décidons tout de même d'affronter dans un accès d'optimisme ou de résignation au lieu de nous rallonger raisonnablement. Ce genre de journée dont l'enchaînement de catastrophes semble être le résultat d'une longue planification par un bataillon de sorcières aigries ou de fonctionnaires tatillons. Bref, tout ça pour dire qu'il n'y avait eu ni eau chaude pour la douche, ni céréales pour le petit-déjeuner et que malgré le tombereau d'insanités que j'avais proféré sur le chemin, je n'avais pu me départir d'une humeur massacrante en arrivant au bureau.