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commit 303313d86f4095509a2fcf8a091600329669b9a8 1 parent 8c697c0
@jedp authored
View
29 README.md
@@ -57,7 +57,7 @@ Gutenberg. The script `librarian.js` splits them up into poems, saves
them in a redis store (could be anything - the text storage has nothing
to do with the search mechanism itself), and indexes them.
-The resulting 231 poems can be quickly searched:
+The resulting 381 poems can be quickly searched:
$ cd example
$ node
@@ -67,8 +67,8 @@ The resulting 231 poems can be quickly searched:
// wait for deferred calls to finish ...
> librarian.search("flower");
- 36 matches found
- 1 ms elapsed
+ 38 matches found
+ 3 ms elapsed
Best match:
32-Emily Dickinson-VII.
@@ -92,24 +92,33 @@ Memory Use
The memory use is not small.
-The example texts contain 712kB.
+The example texts consist of 576 poems in three languages. (By Arthur Rimbaud,
+Emily Dickinson, Oscar Wilde, Rainer Maria Rilke, Robert Browning (his
+"shorter" poems), Rudyard Kipling, and William Blake.)
-The resulting indexes in redis consume about 33MB. (Using the total amount of
+These texts comprise 830kB in three languages (English, French, and German).
+Actually, you could probably count Rudyard Kipling as a language other than
+English, for the purposes of indexing.
+
+The resulting indexes in redis consume about 80MB. (Using the total amount of
memory reported by the redis `info` command, which is about 1MB high, as it
includes redis's own system usage as well.)
-Using `config.filterStopWords === true`, this drops slightly to almost 32MB.
+Using `config.filterStopWords === true`, this drops by 5 or 6 per cent.
+
+So the memory required for the redis indexes is 100 times higher than
+the space required to hold the original texts. Yargh!
-So the memory required for the redis indexes is about 50 times the space used
-on disk to hold the original source text. Yargh!
+I find that if all the texts are in the same language, the space requirements
+are around 50x. Still a huge increase.
Is This Really Useful?
----------------------
I don't know. It was interesting to make, but obviously its applicability is
severely limited by the amount of memory consumed. If you have 8GB memory, you
-could index 160MB of text. That's not much. A thousand documents? Not so
-good.
+could index 160MB of text in the same language. That's not much. A thousand
+documents? Not so good.
Optimizations could perhaps be found, but even so, its unscalability renders
this implementation, used on typical machines, pretty undesirable for all but
View
18 example/librarian.js
@@ -45,14 +45,29 @@ var poets = {
'emily-dickinson-love.txt',
'emily-dickinson-nature.txt'
],
+
'Oscar Wilde': [
'oscar-wilde.txt'
],
+
'Robert Browning': [
'robert-browning.txt'
],
+
'William Blake': [
'william-blake.txt'
+ ],
+
+ 'Arthur Rimbaud': [
+ 'arthur-rimbaud.txt'
+ ],
+
+ 'Rainer Maria Rilke': [
+ 'rainer-maria-rilke.txt'
+ ],
+
+ 'Rudyard Kipling': [
+ 'rudyard-kipling.txt'
]
};
@@ -70,7 +85,7 @@ module.exports.indexEverything = function() {
iter += 1;
try {
- var text = poems[i];
+ var text = poems[i].trim();
// treat the first line as the title ...
var title = text.match(/\w+.*/)[0];
@@ -101,6 +116,7 @@ module.exports.search = function(query) {
redis.get(ids[0], function(err, text) {
console.log("%d matches found", ids.length);
console.log((end-start) + ' ms elapsed');
+ console.log(ids.join('\n'));
console.log("Best match:");
console.log(ids[0]);
console.log(text);
View
2,738 example/texts/arthur-rimbaud.txt
@@ -0,0 +1,2738 @@
+LES ÉTRENNES DES ORPHELlNS
+
+
+I
+
+ La chambre est pleine d'ombre; on entend vaguement
+ De deux enfants le triste et doux chuchotement.
+ Leur front se penche, encor, alourdi par le rêve,
+ Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève...
+ --Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux;
+ Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux;
+ Et la nouvelle année, à la suite brumeuse,
+ Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse,
+ Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant...
+
+
+II
+
+ Or les petits enfants, sous le rideau flottant,
+ Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure.
+ Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure...
+ Ils tressaillent souvent à la claire voix d'or
+ Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor
+ Son refrain métallique en son globe de verre...
+ --Puis, la chambre est glacée... on voit traîner à terre,
+ Épars autour des lits, des vêtements de deuil:
+ L'âpre bise d'hiver qui se lamente au seuil,
+ Souffle dans le logis son haleine morose!
+ On sent, dans tout cela, qu'il manque quelque chose...
+ --Il n'est donc point de mère à ces petits enfants,
+ De mère au frais sourire, aux regards triomphants?
+ Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée,
+ D'exciter une flamme à la cendre arrachée,
+ D'amonceler sur eux la laine et l'édredon
+ Avant de les quitter en leur criant: pardon.
+ Elle n'a point prévu la froideur matinale,
+ Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale?...
+ --Le rêve maternel, c'est le tiède tapis,
+ C'est le nid cotonneux où les enfants tapis,
+ Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,
+ Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches.
+ --Et là,--c'est comme un nid sans plumes, sans chaleur
+ Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur;
+ Un nid que doit avoir glacé la bise amère...
+
+
+III
+
+ Votre coeur l'a compris:--ces enfants sont sans mère,
+ Plus de mère au logis!--et le père est bien loin!...
+ --Une vieille servante, alors, en a pris soin:
+ Les petits sont tout seuls en la maison glacée;
+ Orphelins de quatre ans, voilà qu'en leur pensée
+ S'éveille, par degrés, un souvenir riant...
+ C'est comme un chapelet qu'on égrène en priant:
+ --Ah! quel beau matin, que ce matin des étrennes!
+ Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes
+ Dans quelque songe étrange où l'on voyait joujoux,
+ Bonbons habillés d'or, étincelants bijoux,
+ Tourbillonner, danser une danse sonore,
+ Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore!
+ On s'éveillait matin, on se levait joyeux,
+ La lèvre affriandée, en se frottant les yeux...
+ On allait, les cheveux emmêlés sur la tête,
+ Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête
+ Et les petits pieds nus effleurant le plancher,
+ Aux portes des parents tout doucement toucher...
+ On entrait!... Puis alors les souhaits... en chemise,
+ Les baisers répétés, et la gaîté permise?
+
+
+IV
+
+ Ah! c'était si charmant, ces mots dits tant de fois!
+ --Mais comme il est changé, le logis d'autrefois:
+ Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée,
+ Toute la vieille chambre était illuminée;
+ Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,
+ Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer...
+ --L'armoire était sans clefs!... sans clefs, la grande armoire
+ On regardait souvent sa porte brune et noire...
+ Sans clefs!... c'était étrange!... On rêvait bien des fois
+ Aux mystères dormant entre ses flancs de bois,
+ Et l'on croyait ouïr, au fond de la serrure
+ Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure
+ --La chambre des parents est bien vide, aujourd'hui
+ Aucun reflet vermeil sous la porte n'a lui;
+ Il n'est point de parents, de foyer, de clefs prises:
+ Partant point de baisers, point de douces surprises!
+ Oh! que le jour de l'an sera triste pour eux!
+ --Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus
+ Silencieusement tombe une larme amère,
+ ils murmurent: «Quand donc reviendra notre mère?»
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+V
+
+ Maintenant, les petits sommeillent tristement:
+ Vous diriez, à les voir, qu'ils pleurent en dormant,
+ Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible!
+ Les tout petits enfants ont le coeur si sensible!
+ --Mais l'ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,
+ Et dans ce lourd sommeil mit un rêve joyeux,
+ Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close,
+ Souriante, semblait murmurer quelque chose...
+ Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond,
+ Doux geste du réveil, ils avancent le front,
+ Et leur vague regard tout autour d'eux repose...
+ Ils se croient endormis dans un paradis rose...
+ Au foyer plein d'éclairs chante gaîment le feu...
+ Par la fenêtre on voit là-bas un beau ciel bleu;
+ La nature s'éveille et de rayons s'enivre...
+ La terre, demi-nue, heureuse de revivre,
+ A des frissons de joie aux baisers du soleil...
+ Et dans le vieux logis tout est tiède et vermeil:
+ Des sombres vêtements ne jonchent plus la terre,
+ La bise sous le seuil a fini par se taire.
+ On dirait qu'une fée a passé dans cela!...
+ --Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris... Là,
+ Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,
+ Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose...
+ Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,
+ De la nacre et du jais aux reflets scintillants:
+ Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,
+ Ayant trois mots gravés en or: «À NOTRE MÈRE!»
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ 2 janvier 1870
+
+
+
+
+VOYELLES
+
+
+ A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,
+ Je dirai quelque jour vos naissances latentes,
+ A, noir corset velu des mouches éclatantes
+ Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,
+
+ Golfe d'ombre: E, candeur des vapeurs et des tentes,
+ Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles
+ I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
+ Dans la colère ou les ivresses pénitentes;
+
+ U, cycles, vibrements divins des mers virides,
+ Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
+ Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux;
+
+ O, suprême Clairon plein de strideurs étranges,
+ Silences traversés des Mondes et des Anges:
+ --O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux!
+
+
+
+
+ORAISON DU SOIR
+
+
+ Je vis assis tel qu'un ange aux mains d'un barbier,
+ Empoignant une chope à fortes cannelures,
+ L'hypogastre et le col cambrés, une Gambier
+ Aux dents, sous l'air gonflé d'impalpables voilures.
+
+ Tels que les excréments chauds d'un vieux colombier
+ Mille rêves en moi font de douces brûlures;
+ Puis par instants mon coeur triste est comme un aubier
+ Qu'ensanglante l'or jaune et sombre des coulures.
+
+ Puis quand j'ai ravalé mes rêves avec soin,
+ Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
+ Et me recueille pour lâcher l'âcre besoin.
+
+ Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,
+ Je pisse vers les cieux bruns très haut et très loin,
+ Avec l'assentiment des grands héliotropes.
+
+
+
+
+LES ASSIS
+
+
+ Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
+ Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
+ Le sinciput plaqué de hargnosités vagues
+ Comme les floraisons lépreuses des vieux murs,
+
+ Ils ont greffé dans des amours épileptiques
+ Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
+ De leurs chaises; leurs pieds aux barreaux rachitiques
+ S'entrelacent pour les matins et pour les soirs.
+
+ Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
+ Sentant les soleils vifs percaliser leur peaux,
+ Ou les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
+ Tremblant du tremblement douloureux des crapauds.
+
+ Et les Sièges leur ont des bontés; culottée
+ De brun, la paille cède aux angles de leurs reins.
+ L'âme des vieux soleils s'allume, emmaillotée
+ Dans ces tresses d'épis où fermentaient les grains.
+
+ Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
+ Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour
+ S'écoutent clapoter des barcarolles tristes
+ Et leurs caboches vont dans des roulis d'amour.
+
+ Oh! ne les faites pas lever! C'est le naufrage.
+ Ils surgissent, grondant comme des chats gifflés,
+ Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage!
+ Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.
+
+ Et vous les écoutez cognant leurs têtes chauves
+ Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors
+ Et leurs boutons d'habit sont des prunelles fauves
+ Qui vous accrochent l'oeil du fond des corridors.
+
+ Puis ils ont une main invisible qui tue;
+ Au retour, leur regard filtre ce venin noir
+ Qui charge l'oeil souffrant de la chienne battue,
+ Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir.
+
+ Assis, les poings crispés dans des manchettes sales,
+ Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever,
+ Et de l'aurore au soir des grappes d'amygdales
+ Sous leurs mentons chétifs s'agitent à crever.
+
+ Quand l'austère sommeil a baissé leurs visières
+ Ils rêvent sur leurs bras de sièges fécondés,
+ De vrais petits amours de chaises en lisières
+ Sur lesquelles de fiers bureaux seront bordés.
+
+ Les fleurs d'encre, crachant des pollens en virgules,
+ Les bercent le long des calices accroupis,
+ Tels qu'au fil des glaïeuls le vol des libellules,
+ --Et leur membre s'agace à des barbes d'épis!
+
+
+
+
+LES EFFARÉS
+
+ Noirs dans la neige et dans la brume,
+ Au grand soupirail qui s'allume,
+ Leurs culs en rond,
+
+ À genoux, cinq petits,--misère!--
+ Regardent le boulanger faire
+ Le lourd pain blond...
+
+ Ils voient le fort bras blanc qui tourne
+ La pâte grise, et qui l'enfourne
+ Dans un trou clair.
+
+ Ils écoutent le bon pain cuire
+ Le boulanger au gras sourire
+ Chante un vieil air.
+
+ Ils sont blottis, pas un ne bouge,
+ Au souffle du soupirail rouge,
+ Chaud comme un sein.
+
+ Et quand, pendant que minuit sonne,
+ Façonné, pétillant et jaune,
+ On sort le pain;
+
+ Quand, sous les poutres enfumées,
+ Chantent les croûtes parfumées,
+ Et les grillons;
+
+ Que ce trou chaud souffle la vie;
+ Ils ont leur âme si ravie
+ Sous leurs haillons,
+
+ Ils se ressentent si bien vivre,
+ Les pauvres petits pleins de givre!
+ --Qu'ils sont là, tous,
+
+ Collant leurs petits museaux roses
+ Au grillage, chantant des choses,
+ Entre les trous,
+
+ Mais bien bas,--comme une prière...
+ Repliés vers cette lumière
+ Du ciel rouvert,
+
+ --Si fort, qu'ils crèvent leur culotte,
+ --Et que leur lange blanc tremblotte
+ Au vent d'hiver...
+
+20 septembre 1870.
+
+
+
+
+LES CHERCHEUSES DE POUX
+
+
+ Quand le front de l'enfant plein de rouges tourmentes,
+ Implore l'essaim blanc des rêves indistincts,
+ Il vient près de son lit deux grandes soeurs charmantes
+ Avec de frêles doigts aux ongles argentins.
+
+ Elles assoient l'enfant devant une croisée
+ Grande ouverte où l'air bleu baigne un fouillis de fleurs,
+ Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée
+ Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.
+
+ Il écoute chanter leurs haleines craintives
+ Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés
+ Et qu'interrompt parfois un sifflement, salives
+ Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.
+
+ Il entend leurs cils noirs battant sous les silences
+ Parfumés; et leurs doigts électriques et doux
+ Font crépiter parmi ses grises indolences
+ Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.
+
+ Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,
+ Soupir d'harmonica qui pourrait délirer;
+ L'enfant se sent, selon la lenteur des caresses,
+ Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.
+
+
+
+
+BATEAU IVRE
+
+
+ Comme je descendais des Fleuves impassibles
+ Je ne me sentis plus guidé par les haleurs;
+ Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
+ Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
+
+ J'étais insoucieux de tous les équipages,
+ Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
+ Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
+ Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.
+
+ Dans les clapotements furieux des marées,
+ Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
+ Je courus! Et les Péninsules démarrées,
+ N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
+
+ La tempête a béni mes éveils maritimes.
+ Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
+ Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
+ Dix nuit, sans regretter l'oeil niais des falots.
+
+ Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures
+ L'eau verte pénétra ma coque de sapin
+ Et des taches de vins bleus et des vomissures
+ Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
+
+ Et dès lors je me suis baigné dans le poème
+ De la mer, infusé d'astres et latescent,
+ Dévorant les azurs verts où, flottaison blême
+ Et ravie, un noyé pensif parfois descend,
+
+ Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
+ Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
+ Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres,
+ Fermentent les rousseurs amères de l'amour.
+
+ Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes,
+ Et les ressacs, et les courants, je sais le soir,
+ L'aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
+ Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir.
+
+ J'ai vu le soleil bas taché d'horreurs mystiques
+ Illuminant de longs figements violets,
+ Pareils à des acteurs de drames très antiques,
+ Les flots roulant au loin leurs frissons de volets;
+
+ J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
+ Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur,
+ La circulation des sèves inouïes
+ Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.
+
+ J'ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries
+ Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
+ Sons songer que les pieds lumineux des Maries
+ Pussent forcer le muffle aux Océans poussifs;
+
+ J'ai heurté, savez-vous? d'incroyables Florides,
+ Mêlant aux fleurs des yeux de panthères, aux peaux
+ D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,
+ Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux;
+
+ J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
+ Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan,
+ Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces
+ Et les lointains vers les gouffres cataractant!
+
+ Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux braises
+ Échouages hideux au fond des golfes bruns
+ Où les serpents géants dévorés des punaises
+ Choient des arbres tordus avec de noirs parfums.
+
+ J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
+ Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants,
+ Des écumes de fleurs ont béni mes dorades
+ Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.
+
+ Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
+ La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
+ Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
+ Et je restais ainsi qu'une femme à genoux,
+
+ Presqu'île ballottant sur mes bords les querelles
+ Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds,
+ Et je voguais lorsqu'à travers mes liens frêles
+ Des noyés descendaient dormir à reculons.
+
+ Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
+ Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
+ Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
+ N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau,
+
+ Libre, fumant, monté de brumes violettes,
+ Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
+ Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
+ Des lichens de soleil et des morves d'azur,
+
+ Qui courais taché de lunules électriques,
+ Plante folle, escorté des hippocampes noirs,
+ Quand les Juillets faisaient croûler à coups de triques
+ Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs,
+
+ Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
+ Le rut des Béhémots et des Maelstroms épais,
+ Fileur éternel des immobilités bleues,
+ Je regrette l'Europe aux anciens parapets.
+
+ J'ai vu des archipels sidéraux! Et des îles
+ Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur:
+ --Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles,
+ Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur?
+
+ Mais, vrai, j'ai trop pleuré! Les aubes sont navrantes,
+ Toute lune est atroce et tout soleil amer.
+ L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
+ Oh! que ma quille éclate! Oh! que j'aille à la mer!
+
+ Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
+ Noire et froide où, vers le crépuscule embaumé,
+ Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche
+ Un bateau frêle comme un papillon de mai.
+
+ Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
+ Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
+ Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
+ Ni nager sous les yeux horribles des pontons!
+
+
+
+
+LES PREMIÈRES COMMUNIONS
+
+
+I
+
+ Vraiment, c'est bête, ces églises de villages
+ Où quinze laids marmots, encrassant les piliers,
+ Écoutent, grasseyant les divins babillages,
+ Un noir grotesque dont fermentent les souliers.
+ Mais le soleil éveille, à travers les feuillages,
+ Les vieilles couleurs des vitraux ensoleillés,
+
+ La pierre sent toujours la terre maternelle,
+ Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux
+ Dans la campagne en rut qui frémit, solennelle,
+ Portant, près des blés lourds, dans les sentiers séreux,
+ Ces arbrisseaux brûlés où bleuit la prunelle,
+ Des noeuds de mûriers noirs ou de rosiers furieux.
+
+ Tous les cent ans, on rend ces granges respectables
+ Par un badigeon d'eau bleue et de lait caillé.
+ Si des mysticités grotesques sont notables
+ Près de la Notre-Dame ou du saint empaillé,
+ Des mouches sentant bon l'auberge et les étables
+ Se gorgent de cire au plancher ensoleillé.
+
+ L'enfant se doit surtout à la maison, famille
+ Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants,
+ Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille
+ Où le Prêtre du Christ a mis ses doigts puissants.
+ On paie au Prêtre un toit ombré d'une charmille
+ Pour qu'il laisse au soleil tous ces fronts bruissants.
+
+ Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes
+ Sous le Napoléon ou le Petit Tambour,
+ Quelque enluminure où les Josephs et les Marthes
+ Tirent la langue avec un excessif amour
+ Et qui joindront aux jours de science deux cartes,
+ Ces deux seuls souvenirs lui restent du grand jour.
+
+ Les filles vont toujours à l'église, contentes
+ De s'entendre appeler garces par les garçons
+ Qui font du genre, après messe et vêpres chantantes,
+ Eux, qui sont destinés au chic des garnisons,
+ Ils narguent au café les maisons importantes,
+ Blousés neuf et gueulant d'effroyables chansons.
+
+ Cependant le curé choisit, pour les enfances,
+ Des dessins; dans son clos, les vêpres dites, quand
+ L'air s'emplit du lointain nasillement des danses,
+ Il se sent, en dépit des célestes défenses,
+ Les doigts de pied ravis et le mollet marquant...
+ --La nuit vient, noir pirate au ciel noir débarquant.
+
+
+II
+
+ Le prêtre a distingué, parmi les catéchistes
+ Congrégés des faubourgs ou des riches quartiers,
+ Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes,
+ Front jaune. Ses parents semblent de doux portiers.
+ Au grand jour, la marquant parmi les catéchistes,
+ Dieu fera, sur son front, neiger ses bénitiers.
+
+ La veille du grand jour, l'enfant se fait malade
+ Mieux qu'à l'église haute aux funèbres rumeurs.
+ D'abord le frisson vient, le lit n'étant pas fade,
+ Un frisson surhumain qui retourne: Je meurs...
+
+ Et, comme un vol d'amour fait à ses soeurs stupides,
+ Elle compte, abattue et les mains sur son coeur,
+ Ses Anges, ses Jésus et ses Vierges nitides,
+ Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur.
+
+ Adonaï!... Dans les terminaisons latines
+ Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils
+ Et tachés du sang pur des célestes poitrines,
+ De grands linges neigeux tombent sur les soleils.
+
+ Pour ses virginités présentes et futures
+ Elle mord aux fraîcheurs de ta Rémission;
+ Mais plus que les lys d'eau, plus que les confitures
+ Tes pardons sont glacés, ô Reine de Sion.
+
+
+III
+
+ Puis la Vierge n'est plus que la Vierge du livre;
+ Les mystiques élans se cassent quelquefois,
+ Et vient la pauvreté des images que cuivre
+ L'ennui, l'enluminure atroce et les vieux bois.
+
+ Des curiosités vaguement impudiques
+ Épouvantent le rêve aux chastes bleuités
+ Qui sont surpris autour des célestes tuniques
+ Du linge dont Jésus voile ses nudités.
+
+ Elle veut, elle veut pourtant, l'âme en détresse,
+ Le front dans l'oreiller creusé par les cris sourds,
+ Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse
+ Et bave...--L'ombre emplit les maisons et les cours,
+
+ Et l'enfant ne peut plus. Elle s'agite et cambre
+ Les reins, et d'une main ouvre le rideau bleu
+ Pour amener un peu la fraîcheur de la chambre
+ Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu.
+
+
+IV
+
+ À son réveil,--minuit,--la fenêtre était blanche
+ Devant le soleil bleu des rideaux illunés;
+ La vision la prit des langueurs du Dimanche,
+ Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez,
+
+ Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse,
+ Pour savourer en Dieu son amour revenant,
+ Elle eut soif de la nuit où s'exalte et s'abaisse
+ Le coeur, sous l'oeil des cieux doux, en les devinant;
+
+ De la nuit, Vierge-Mère impalpable qui baigne
+ Tous les jeunes émois de ses silences gris;
+ Elle eut soif de la nuit forte où le coeur qui saigne
+ Écoute sans témoin sa révolte sans cris.
+
+ Et, faisant la victime et la petite épouse,
+ Son étoile la vit, une chandelle aux doigts,
+ Descendre dans la cour où séchait une blouse,
+ Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits.
+
+
+V
+
+ Elle passa sa nuit Sainte dans les latrines.
+ Vers la chandelle, aux trous du toit, coulait l'air blanc
+ Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines
+ En deçà d'une cour voisine s'écroulant.
+
+ La lucarne faisait un coeur de lueur vive
+ Dans la cour où les cieux bas plaquaient d'ors vermeils
+ Les vitres; les pavés puant l'eau de lessive
+ Souffraient l'ombre des toits bordés de noirs sommeils.
+
+
+VI
+
+ Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes
+ Et ce qui lui viendra de haine, ô sales fous,
+ Dont le travail divin déforme encor les mondes
+ Quand la lèpre, à la fin, rongera ce corps doux,
+
+ Et quand, ayant rentré tous ces noeuds d'hystéries
+ Elle verra, sous les tristesses du bonheur,
+ L'amant rêver au blanc million de Maries
+ Au matin de la nuit d'amour, avec douleur!
+
+
+VII
+
+ Sais-tu que je t'ai fait mourir? J'ai pris ta bouche,
+ Ton coeur, tout ce qu'on a, tout ce que vous avez,
+ Et moi je suis malade. Oh! je veux qu'on me couche
+ Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés!
+
+ J'étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines,
+ Il me bonda jusqu'à la gorge de dégoûts;
+ Tu baisais mes cheveux profonds comme des laines,
+ Et je me laissais faire!... Oh! va... c'est bon pour vous,
+
+ Hommes! qui songez peu que la plus amoureuse
+ Est, dans sa conscience, aux ignobles terreurs
+ La plus prostituée et la plus douloureuse
+ Et que tous nos élans vers vous sont des erreurs.
+
+ Car ma communion première est bien passée!
+ Tes baisers, je ne puis jamais les avoir bus.
+ Et mon coeur et ma chair par ta chair embrassée
+ Fourmillent du baiser putride de Jésus...
+
+
+VIII
+
+ Alors l'âme pourrie et l'âme désolée
+ Sentiront ruisseler tes malédictions.
+ --Ils avaient couché sur ta haine inviolée
+ Echappés, pour la mort, des justes passions.
+
+ Christ, ô Christ, éternel voleur des énergies,
+ Dieu qui, pour deux mille ans, vouas, à ta pâleur,
+ Cloués au sol, de honte et de céphalalgies,
+ Ou renversés, les fronts des Femmes de douleur.
+
+Juillet 1871.
+
+
+
+
+L'ORGIE PARISIENNE
+
+OU
+
+PARIS SE REPEUPLE
+
+
+ Ô lâches, la voilà! dégorgez dans les gares!
+ Le soleil expia de ses poumons ardents
+ Les boulevards qu'un soir comblèrent les Barbares
+ Voilà la Cité belle assise à l'occident!
+
+ Allez! on préviendra les reflux d'incendie,
+ Voilà les quais! voilà les boulevards! voilà,
+ Sur les maisons, l'azur léger qui s'irradie,
+ Et qu'un soir la rougeur des bombes étoila.
+
+ Cachez les palais morts dans des niches de planches
+ L'ancien jour effaré rafraîchit vos regards.
+ Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches,
+ Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards!
+
+ Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes,
+ Le cri des maisons d'or vous réclame. Volez!
+ Mangez! voici la nuit de joie aux profonds spasmes
+ Qui descend dans la rue, ô buveurs désolés,
+
+ Buvez. Quand La lumière arrive intense et folle
+ Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants,
+ Vous n'allez pas baver, sans geste, sans parole,
+ Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs,
+
+ Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes!
+ Écoutez l'action des stupides hoquets
+ Déchirants. Écoutez, sauter aux nuits ardentes
+ Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais!
+
+ Ô coeurs de saleté, bouches épouvantables,
+ Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs!
+ Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables...
+ Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs!
+
+ Ouvrez votre narine aux superbes nausées!
+ Trempez de poisons forts les cordes de vos cous!
+ Sur vos nuques d'enfants baissant ses mains croisées
+ Le Poète vous dit: ô lâches, soyez fous!
+
+ Parce que vous fouillez le ventre de la Femme
+ Vous craignez d'elle encore une convulsion
+ Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme
+ Sur sa poitrine, en une horrible pression.
+
+ Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,
+ Qu'est-ce que ça peut faire à la pudeur Paris,
+ Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques?
+ Elle se secouera de vous, hargneux pourris!
+
+ Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles
+ Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus,
+ La rouge courtisane aux seins gros des batailles,
+ Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus!
+
+ Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,
+ Paris! quand tu reçus tant de coups de couteau,
+ Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires,
+ Un peu de la bonté du fauve renouveau,
+
+ Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte,
+ La tête et les deux seins jetés vers l'Avenir
+ Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,
+ Cité que le Passé sombre pourrait bénir:
+
+ Corps remagnétisé pour les énormes peines,
+ Tu rebois donc la vie effroyable! tu sens
+ Sourdre le flux des vers livides en tes veines,
+ Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants!
+
+ Et ce n'est pas mauvais. Tes vers, tes vers livides
+ Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès
+ Que les Stryx n'éteignaient l'oeil des Cariatides
+ Où des pleurs d'or astral tombaient des bleus degrés.
+
+ Quoique ce soit affreux de te revoir couverte
+ Ainsi; quoiqu'on n'ait fait jamais d'une cité
+ Ulcère plus puant à la Nature verte,
+ Le Poète te dit «Splendide est ta Beauté!»
+
+ L'orage t'a sacrée suprême poésie;
+ L'immense remuement des forces te secourt;
+ Ton oeuvre bout, la mort gronde, Cité choisie!
+ Amasse les strideurs au coeur du clairon lourd.
+
+ Le Poète prendra le sanglot des Infâmes,
+ La haine des Forçats, la clameur des maudits;
+ Et ses rayons d'amour flagelleront les Femmes.
+ Ses strophes bondiront, voilà! voilà! bandits!
+
+ --Société, tout est rétabli:--les orgies
+ Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars:
+ Et les gaz en délire aux murailles rougies
+ Flambent sinistrement vers les azurs blafards!
+
+Mai 1871.
+
+
+
+
+ACCROUPISSEMENTS
+
+
+ Bien tard, quand il se sent l'estomac écoeuré,
+ Le frère Milotus un oeil à la lucarne
+ D'où le soleil, clair comme un chaudron récuré,
+ Lui darde une migraine et fait son regard darne,
+ Déplace dans les draps son ventre de curé.
+
+ Il se démène sous sa couverture grise
+ Et descend ses genoux à son ventre tremblant,
+ Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise,
+ Car il lui faut, le poing à l'anse d'un pot blanc,
+ À ses reins largement retrousser sa chemise!
+
+ Or, il s'est accroupi frileux, les doigts de pied
+ Repliés grelottant au clair soleil qui plaque
+ Des jaunes de brioches aux vitres de papiers,
+ Et le nez du bonhomme où s'allume la laque
+ Renifle aux rayons, tel qu'un charnel polypier.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe
+ Au ventre: il sent glisser ses cuisses dans le feu
+ Et ses chausses roussir et s'éteindre sa pipe;
+ Quelque chose comme un oiseau remue un peu
+ À son ventre serein comme un morceau de tripe!
+
+ Autour, dort un fouillis de meubles abrutis
+ Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres,
+ Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis
+ Aux coins noirs: des buffets ont des gueules de chantres
+ Qu'entr'ouvre un sommeil plein d'horribles appétits.
+
+ L'écoeurante chaleur gorge la chambre étroite,
+ Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons,
+ Il écoute les poils pousser dans sa peau moite
+ Et parfois en hoquets fort gravement bouffons
+ S'échappe, secouant son escabeau qui boite...
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Et le soir aux rayons de lune qui lui font
+ Aux contours du cul des bavures de lumière,
+ Une ombre avec détails s'accroupit sur un fond
+ De neige rose ainsi qu'une rose trémière...
+ Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.
+
+
+
+
+LES PAUVRES À L'ÉGLISE
+
+
+ Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d'église
+ Qu'attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux
+ Vers le coeur ruisselant d'orrie et la maîtrise
+ Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux;
+
+ Comme un parfum de pain humant l'odeur de cire,
+ Heureux, humiliés comme des chiens battus,
+ Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire,
+ Tendent leurs oremus risibles et têtus.
+
+ Aux femmes, c'est bien bon de faire des bancs lisses;
+ Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir!
+ Elles bercent, tordus dans d'étranges pelisses,
+ Des espèces d'enfants qui pleurent à mourir;
+
+ Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe,
+ Une prière aux yeux et ne priant jamais,
+ Regardent parader mauvaisement un groupe
+ De gamines avec leurs chapeaux déformés.
+
+ Dehors, le froid, la faim, l'homme en ribote:
+ C'est bon. Encore une heure; après, les maux sans nom
+ --Cependant, alentour, geint, nazille, chuchote
+ Une collection de vieilles à fanons;
+
+ Ces effarés y sont et ces épileptiques
+ Dont on se détournait hier aux carrefours;
+ Et, fringalant du nez dans des missels antiques
+ Ces aveugles qu'un chien introduit dans les cours.
+
+ Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,
+ Récitent la complainte infinie à Jésus
+ Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,
+ Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,
+
+ Loin des senteurs de viande et d'étoffes moisies,
+ Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants;
+ --Et l'oraison fleurit d'expressions choisies,
+ Et les mysticités prennent des tons pressants,
+
+ Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie
+ Banals, sourires verts, les Dames des quartiers
+ Distingués,--ô Jésus!--les malades du foie
+ Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.
+
+1871
+
+
+
+
+CE QUI RETIENT NINA
+
+
+LUI
+
+ Ta poitrine sur ma poitrine,
+ Hein? nous irions,
+ Ayant de l'air plein la narine,
+ Aux frais rayons
+
+ Du bon matin bleu qui vous baigne
+ Du vin de jour?...
+ Quand tout le bois frissonnant saigne
+ Muet d'amour
+
+ De chaque branche, gouttes vertes,
+ Des bourgeons clairs,
+ On sent dans les choses ouvertes
+ Frémir des chairs;
+
+ Tu plongerais dans la luzerne
+ Ton long peignoir,
+ Divine avec ce bleu qui cerne
+ Ton grand oeil noir,
+
+ Amoureuse de la campagne,
+ Semant partout,
+ Comme une mousse de champagne,
+ Ton rire fou!
+
+ Riant à moi, brutal d'ivresse,
+ Qui te prendrais
+ Comme cela,--la belle tresse,
+ Oh!--qui boirais
+
+ Ton goût de framboise et de fraise,
+ Ô chair de fleur!
+ Riant au vent vif qui te baise
+ Comme un voleur!
+
+ Au rose églantier qui t'embête
+ Aimablement...
+ Riant surtout, ô folle tête,
+ À ton amant!...
+
+ Dix-sept ans! Tu seras heureuse!
+ Oh! les grands prés,
+ La grande campagne amoureuse!
+ --Dis, viens plus près!...
+
+ Ta poitrine sur ma poitrine,
+ Mêlant nos voix,
+ Lents, nous gagnerions la ravine,
+ Puis les grands bois!...
+
+ Puis, comme une petite morte,
+ Le coeur pâmé,
+ Tu me dirais que je te porte,
+ L'oeil mi-fermé...
+
+ Je te porterais, palpitante
+ Dans le sentier...
+ L'oiseau filerait son andante,
+ Joli portier...
+
+ Je te parlerais dans ta bouche:
+ J'irais, pressant
+ Ton corps, comme une enfant qu'on couche
+ Ivre du sang
+
+ Qui coule, bleu, sous ta peau blanche
+ Aux tons rosés,
+ Te parlant bas la langue franche...
+ Tiens!... que tu sais...
+
+ Nos grands bois sentiraient la sève,
+ Et le soleil
+ Sablerait d'or fin leur grand rêve
+ Sombre et vermeil!
+
+ Le soir?... Nous reprendrons la route
+ Blanche qui court,
+ Flânant, comme un troupeau qui broute,
+ Tout à l'entour...
+
+ Les bons vergers à l'herbe bleue
+ Aux pommiers tors!
+ Comme on les sent tout une lieue,
+ Leurs parfums forts!
+
+ Nous regagnerions le village
+ Au ciel mi-noir;
+ Et ça sentirait le laitage
+ Dans l'air du soir:
+
+ Ça sentirait l'étable pleine
+ De fumiers chauds,
+ Pleine d'un rythme lent d'haleine,
+ Et de grands dos
+
+ Blanchissant sous quelque lumière;
+ Et, tout là-bas,
+ Une vache fienterait fière,
+ À chaque pas!...
+
+ --Les lunettes de la grand'mère
+ Et son nez long
+ Dans son missel, le pot de bière
+ Cerclé de plomb
+
+ Moussant entre trois larges pipes
+ Qui, crânement,
+ Fument: dix, quinze, immenses lippes
+ Qui, tout fumant,
+
+ Happent le jambon aux fourchettes
+ Tant, tant et plus;
+ Le feu qui claire les couchettes,
+ Et les bahuts:
+
+ Les fesses luisantes et grasses
+ D'un gros enfant
+ Qui fourre, à genoux, dans des tasses,
+ Son museau blanc
+
+ Frolé par un mufle qui gronde
+ D'un ton gentil,
+ Et pourlèche la face ronde
+ Du cher petit...
+
+ Noire, rogue au bord de sa chaise,
+ Affreux profil,
+ Une vieille devant la braise
+ Qui fait du fil;
+
+ Que de choses nous verrions, chère,
+ Dans ces taudis,
+ Quand la flamme illumine, claire,
+ Les carreaux gris!...
+
+ --Et puis, fraîche et toute nichée
+ Dans les lilas,
+ La maison, la vitre cachée
+ Qui rit là-bas...
+
+ Tu viendras, tu viendras, je t'aime,
+ Ce sera beau!
+ Tu viendras, n'est-ce pas? et même...
+
+ELLE
+
+ Mais le bureau?
+
+15 août 1870.
+
+
+
+
+VÉNUS ANADYOMÈNE
+
+
+ Comme d'un cercueil vert en fer-blanc, une tête
+ De femme à cheveux bruns fortement pommadés
+ D'une vieille baignoire émerge, lente et bête,
+ Montrant des déficits assez mal ravaudés;
+
+ Puis le col gras et gris, les larges omoplates
+ Qui saillent; le dos court qui rentre et qui ressort.
+ --La graisse sous la peau paraît en feuilles plates;
+ Et les rondeurs des reins semblent prendre l'essor...
+
+ L'échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
+ Horrible étrangement,--on remarque surtout
+ Des singularités qu'il faut voir à la loupe...
+
+ Les reins portent deux mots gravés: _Clara Vénus_
+ --Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
+ Belle hideusement d'un ulcère à l'anus.
+
+27 juillet 1870.
+
+
+
+
+ «Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous
+ de vos pères en 92, etc...»
+
+ PAUL DE CASSAGNAC _(Le Pays)_
+
+
+ Morts de quatre-vingt-douze et de quatre-vingt-treize
+ Qui, pâles du baiser fort de la liberté,
+ Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse
+ Sur l'âme et sur le front de toute humanité;
+
+ Hommes extasiés et grands dans la tourmente,
+ Vous dont les coeurs sautaient d'amour sous les haillons,
+ Ô soldats que la Mort a semés, noble Amante,
+ Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons;
+
+ Vous dont le sang lavait toute grandeur salie,
+ Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d'Italie,
+ Ô Million de Christs aux yeux sombres et doux;
+
+ Nous vous laissions dormir avec la République,
+ Nous, courbés sous les rois comme sous une trique:
+ --Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous!
+
+3 septembre 1870.
+
+
+
+
+COMÉDIE EN TROIS BAISERS
+
+
+ Elle était fort déshabillée,
+ Et de grands arbres indiscrets
+ Aux vitres penchaient leur feuillée
+ Malinement, tout près, tout près.
+
+ Assise sur ma grande chaise,
+ Mi-nue elle joignait les mains.
+ Sur le plancher frissonnaient d'aise
+ Ses petits pieds si fins, si fins.
+
+ --Je regardai, couleur de cire
+ Un petit rayon buissonnier
+ Papillonner, comme un sourire,
+ Sur son beau sein, mouche au rosier,
+
+ --Je baisai ses fines chevilles.
+ Elle eut un long rire tris-mal
+ Qui s'égrenait en claires trilles,
+ Une risure de cristal...
+
+ Les petits pieds sous la chemise
+ Se sauvèrent: «Veux-tu finir!»
+ --La première audace permise,
+ Le rire feignait de punir!
+
+ --Pauvrets palpitant sous ma lèvre,
+ Je baisai doucement ses yeux:
+ --Elle jeta sa tête mièvre
+ En arrière: «Oh! c'est encor mieux!...»
+
+ «Monsieur, j'ai deux mots à te dire...»
+ --Je lui jetai le reste au sein
+ Dans un baiser, qui la fit rire
+ D'un bon rire qui voulait bien...
+
+ --Elle était fort déshabillée
+ Et de grands arbres indiscrets
+ Aux vitres penchaient leur feuillée
+ Malinement, tout près, tout près.
+
+
+
+
+SENSATION
+
+
+ Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
+ Picoté par les blés, fouler l'herbe menue:
+ Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
+ Je laisserai le vent baigner ma tête nue!
+
+ Je ne parlerai pas, je ne penserai rien;
+ Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
+ Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien
+ Par la Nature,--heureux comme avec une femme.
+
+Mars 1870.
+
+
+
+
+BAL DES PENDUS
+
+
+ Au gibet noir, manchot aimable,
+ Dansent, dansent les paladins,
+ Les maigres paladins du diable,
+ Les squelettes de Saladins.
+
+ Messire Belzebuth tire par la cravate
+ Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
+ Et, leur claquant au front un revers de savate,
+ Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël!
+
+ Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles:
+ Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
+ Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
+ Se heurtent longuement dans un hideux amour.
+
+ Hurrah! les gais danseurs, qui n'avez plus de panse!
+ On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs!
+ Hop! qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse!
+ Belzebuth enragé râcle ses violons!
+
+ Ô durs talons, jamais on n'use sa sandale!
+ Presque tous ont quitté la chemise de peau:
+ Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
+ Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau:
+
+ Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
+ Un morceau de chair tremble à leur maigre menton:
+ On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
+ Des preux, raides, heurtant armures de carton.
+
+ Hurrah! la bise siffle au grand bal des squelettes!
+ Le gibet noir mugit comme un orgue de fer!
+ Les loups vont répondant des forêts violettes:
+ À l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer...
+
+ Holà, secouez-moi ces capitans funèbres
+ Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
+ Un chapelet d'amour sur leurs pâles vertèbres:
+ Ce n'est pas un monstier ici, les trépassés!
+
+ Oh! voilà qu'au milieu de la danse macabre
+ Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
+ Emporté par l'élan, comme un cheval se cabre:
+ Et, se sentant encor la corde raide au cou,
+
+ Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque
+ Avec des cris pareils à des ricanements,
+ Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
+ Rebondit dans le bal au chant des ossements.
+
+ Au gibet noir, manchot aimable,
+ Dansent, dansent les paladins,
+ Les maigres paladins du diable,
+ Les squelettes de Saladins.
+
+
+
+
+ROMAN
+
+
+I
+
+ On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
+ --Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
+ Ces cafés tapageurs aux lustres éclatants!
+ --On va sous les tilleuls verts de la promenade,
+
+ Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin!
+ L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière;
+ Le vent chargé de bruits,--la ville n'est pas loin,--
+ A des parfums de vigne et des parfums de bière...
+
+
+II
+
+ --Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
+ D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
+ Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
+ Avec de doux frissons, petite et toute blanche...
+
+ Nuit de juin! Dix-sept ans!--On se laisse griser.
+ La sève est du champagne et vous monte à la tête...
+ On divague; on se sent aux lèvres un baiser
+ Qui palpite là, comme une petite bête...
+
+
+III
+
+ Le coeur fou Robinsonne à travers les romans,
+ --Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère,
+ Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
+ Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père...
+
+ Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
+ Tout en faisant trotter ses petites bottines,
+ Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif...
+ --Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...
+
+
+IV
+
+ Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au moi d'août.
+ Vous êtes amoureux.--Vos sonnets la font rire.
+ Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
+ --Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire...!
+
+ --Ce soir-là, ...--vous rentrez aux cafés éclatants,
+ Vous demandez des bocks ou de la limonade...
+ --On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
+ Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.
+
+23 septembre 1870.
+
+
+
+
+RAGES DE CÉSARS
+
+
+ L'Homme pâle, le long des pelouses fleuries,
+ Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents:
+ L'Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries
+ --Et parfois son oeil terne a des regards ardents...!
+
+ Car l'Empereur est saoûl de ses vingt ans d'orgie!
+ Il s'était dit: «Je vais souffler la Liberté
+ Bien délicatement, ainsi qu'une bougie!»
+ La Liberté revit! Il se sent éreinté!
+
+ Il est pris.--Oh! quel nom sur ses lèvres muettes
+ Tressaille? Quel regret incapable le mord?
+ On ne le saura pas. L'Empereur a l'oeil mort.
+
+ Il repense peut-être au Compère en lunettes...
+ --Et regarde filer de son cigare en feu,
+ Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu
+
+
+
+
+LE MAL
+
+
+ Tandis que les crachats rouges de la mitraille
+ Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu;
+ Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
+ Croulent les bataillons en masse dans le feu;
+
+ Tandis qu'une folie épouvantable, broie
+ Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant;
+ --Pauvres morts! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
+ Nature! ô toi qui fis ces hommes saintement!...--
+
+ --Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
+ Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or;
+ Qui dans le bercement des hosannah s'endort,
+
+ Et se réveille, quand des mères, ramassées
+ Dans l'angoisse et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
+ Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir!
+
+
+
+
+OPHÉLIE
+
+
+I
+
+ Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles,
+ La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
+ Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
+ --On entend dans les bois de lointains hallalis...
+
+ Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
+ Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir;
+ Voici plus de mille ans que sa douce folie
+ Murmure sa romance à la brise du soir.
+
+ Le vent baise ses reins et déploie en corolle
+ Ses longs voiles bercés mollement par les eaux;
+ Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
+ Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.
+
+ Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle;
+ Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
+ Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile.
+ --Un chant mystérieux tombe des astres d'or.
+
+
+II
+
+ Ô pâle Ophélia! belle comme la neige,
+ Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté!
+ --C'est que les vents tombant des grands monts de Norwège
+ T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté!
+
+ C'est qu'un souffle inconnu, fouettant ta chevelure,
+ À ton esprit rêveur portait d'étranges bruits;
+ Que ton coeur entendait la voix de la Nature
+ Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits!
+
+ C'est que la voix des mers, comme un immense râle,
+ Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux;
+ C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
+ Un pauvre fou s'assit, muet, à tes genoux!
+
+ Ciel! Amour! Liberté! Quel rêve, ô pauvre Follet
+ Tu te fondais à lui comme une neige au feu.
+ Tes grandes visions étranglaient ta parole:
+ --Un Infini terrible effara ton oeil bleu!
+
+
+III
+
+ --Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles
+ Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis;
+ Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
+ La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
+
+
+
+
+LE CHÂTIMENT DE TARTUFE
+
+
+ Tisonnant, tisonnant son coeur amoureux sous
+ Sa chaste robe noire, heureux, la main gantée,
+ Un jour qu'il s'en allait, effroyablement doux,
+ Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée,
+
+ Un jour qu'il s'en allait, «Orémus»,--un Méchant
+ Le prit rudement par son oreille benoite
+ Et lui jeta des mots affreux, en arrachant
+ Sa chaste robe noire autour de sa peau moite!
+
+ Châtiment!... Ses habits étaient déboutonnés,
+ Et le long chapelet des péchés pardonnés
+ S'égrenant dans son coeur, Saint Tartufe était pâle!...
+
+ Donc, il se confessait, priait, avec un râle!
+ L'homme se contenta d'emporter ses rabats...
+ --Peuh! Tartufe était nu du haut jusques en bas!
+
+
+
+
+À LA MUSIQUE
+
+
+ _Place de la Gare, à Charleville._
+
+ Sur la place taillée en mesquines pelouses,
+ Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
+ Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs
+ Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.
+
+ Un orchestre guerrier, au milieu du jardin,
+ Balance ses schakos dans la Valse des fifres:
+ On voit, aux premiers rangs, parader le gandin,
+ Les notaires montrent leurs breloques à chiffres:
+
+ Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs;
+ Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames,
+ Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
+ Celles dont les volants ont des airs de réclames;
+
+ Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités
+ Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
+ Fort sérieusement discutent des traités,
+ Puis prisent en argent, mieux que monsieur Prud'homme!
+
+ Étalant sur un banc les rondeurs de ses reins,
+ Un bourgeois bienheureux, à bedaine flamande,
+ Savoure, s'abîmant en des rêves divins,
+ La musique française et la pipe allemande!
+
+ Au bord des gazons frais ricanent les voyous;
+ Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
+ Très naïfs, et fumant des roses, des pioupious
+ Caressent les bébés pour enjôler les bonnes...
+
+ --Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
+ Sous les marronniers verts les alertes fillettes:
+ Elles le savent bien, et tournent en riant,
+ Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.
+
+ Je ne dis pas un mot: je regarde toujours
+ La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles;
+ Je suis, sous leur corsage et les frêles atours,
+ Le dos divin après la courbe des épaules...
+
+ Je cherche la bottine... et je vais jusqu'aux bas;
+ Je reconstruis le corps, brûlé de belles fièvres.
+ Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas...
+ --Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres...
+
+
+
+
+LE FORGERON
+
+ _Palais des Tuileries, vers le 10 août 92._
+
+ Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant
+ D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant
+ Comme un clairon d'airain, avec toute sa bouche,
+ Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,
+ Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour
+ Que le Peuple était là, se tordant tout autour,
+ Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale.
+ Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle,
+ Pâle comme un vaincu qu'on prend pour le gibet,
+ Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait,
+ Car ce maraud de forge aux énormes épaules
+ Lui disait de vieux mots et des choses si drôles,
+ Que cela l'empoignait au front, comme cela!
+ «Or, tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la la
+ Et nous piquions les boeufs vers les sillons des autres:
+ Le Chanoine au soleil filait des patenôtres
+ Sur des chapelets clairs grenés de pièces d'or.
+ Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor
+ Et l'un avec la hart, l'autre avec la cravache
+ Nous fouillaient.--Hébétés comme des yeux de vache,
+ Nos yeux ne pleuraient plus; nous allions, nous allions
+ Et quand nous avions mis le pays en sillons,
+ Quand nous avions laissée dans cette terre noire
+ Un peu de notre chair... nous avions un pourboire:
+ On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit,
+ Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit.
+
+ ... «Oh! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises,
+ C'est entre nous. J'admets que tu me contredises,
+ Or, n'est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin
+ Dans les granges entrer des voitures de foin
+ Énormes? De sentir l'odeur de ce qui pousse,
+ Des vergers quand il pleut un peu, de l'herbe rousse?
+ De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain,
+ De penser que cela prépare bien du pain...
+ Oh! plus fort, on irait, au fourneau qu'il s'allume,
+ Chanter joyeusement en martelant l'enclume,
+ Si l'on était certain de pouvoir prendre un peu,
+ Étant homme, à la fin! de ce que donne Dieu!
+ «Mais voilà, c'est toujours la même vieille histoire!...
+ Mais je sais, maintenant! Moi je ne peux plus croire,
+ Quand j'ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau
+ Qu'un homme vienne là, dague sur le manteau,
+ Et me dise: Mon gars, ensemence ma terre;
+ Que l'on arrive encor, quand ce serait la guerre,
+ De prendre mon garçon comme cela, chez moi!
+ --Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi,
+ Tu me dirais: Je veux!...--Tu vois bien, c'est stupide.
+ Tu crois que j'aime voir ta baraque splendide,
+ Tes officiers dorés, tes mille chenapans,
+ Tes palsembleu bâtards tournant comme des paons:
+ Ils ont rempli ton nid de l'odeur de nos filles
+ Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles
+ Et nous dirons: C'est bien; les pauvres à genoux!
+ Nous dorerons ton Louvre en donnant nos gros sous!
+ Et tu te soûleras, tu feras belle fête.
+ --Et ces Messieurs riront, les reins sur notre tête!
+ «Non. Ces saletés-là datent de nos papas!
+ Oh! Le Peuple n'est plus une putain. Trois pas
+ Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière.
+ Cette bête suait du sang à chaque pierre
+ Et c'était dégoûtant, la Bastille debout
+ Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout
+ Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre!
+ --Citoyen! citoyen! c'était le passé sombre
+ Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour
+ Nous avions quelque chose au coeur comme l'amour.
+ Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines.
+ Et, comme des chevaux, en soufflant des narines
+ Nous allions, fiers et forts, et ça nous battait là...
+ Nous marchions au soleil, front haut; comme cela,
+ Dans Paris! On venait devant nos vestes sales.
+ Enfin! Nous nous sentions Hommes! Nous étions pâles
+ Sire, nous étions soûls de terribles espoirs:
+ Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,
+ Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,
+ Les piques à la main; nous n'eûmes pas de haine,
+ --Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ «Et depuis ce jour-là, nous sommes comme fous!
+ Le tas des ouvriers a monté dans la rue,
+ Et ces maudits s'en vont, foule toujours accrue
+ De sombres revenants, aux portes des richards.
+ Moi, je cours avec eux assommer les mouchards:
+ Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l'épaule,
+ Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle,
+ Et, si tu me riais au nez, je te tuerais!
+ --Puis, tu peux y compter, tu te feras des frais
+ Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtes
+ Pour se les renvoyer comme sur des raquettes
+ Et, tout bas, les malins se disent; «Qu'ils sont sots!»
+ Pour mitonner des lois, coller de petits pots
+ Pleins de jolis décrets roses et de droguailles,
+ S'amuser à couper proprement quelques tailles,
+ Puis se boucher le nez quand nous marchons près d'eux
+ --Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux!
+ Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes...,
+ C'est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes!
+ Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats
+ Et de ces ventres-dieux. Ah! ce sont là les plats
+ Que tu nous sers bourgeois, quand nous sommes féroces
+ Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses!...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Il le prend par le bras, arrache le velours
+ Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours
+ Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule,
+ La foule épouvantable avec des bruits de houle
+ Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,
+ Avec ses bâtons forts et ses piques de fer,
+ Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges,
+ Tas sombre de haillons saignants de bonnets rouges;
+ L'Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout
+ Au roi pâle, et suant qui chancelle debout,
+ Malade à regarder cela!
+
+ «C'est la crapule,
+ Sire. Ça bave aux murs, ça monte, ça pullule:
+ --Puisqu'ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux!
+ Je suis un forgeron: ma femme est avec eux,
+ Folle! Elle croit trouver du pain aux Tuileries!
+ --On ne veut pas de nous dans les boulangeries.
+ J'ai trois petits. Je suis crapule.--Je connais
+ Des vieilles qui s'en vont pleurant sous leurs bonnets
+ Parce qu'on leur a pris leur garçon ou leur fille:
+ C'est la crapule.--Un homme était à la Bastille,
+ Un autre était forçat: et, tous deux, citoyens
+ Honnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens:
+ On les insulte! Alors, ils ont là quelque chose
+ Qui leur fait mal, allez! C'est terrible, et c'est cause
+ Que, se sentant brisés, que, se sentant damnés,
+ Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez!
+ Crapule.--Là dedans sont des filles, infâmes
+ Parce que,--vous saviez que c'est faible, les femmes,
+ Messeigneurs de la cour,--que ça veut toujours bien,
+ Vous avez craché sur l'âme, comme rien!
+ Vos belles, aujourd'hui, sont là. C'est la crapule.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ «Oh! tous les malheureux, tous ceux dont le dos brûle
+ Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,
+ Qui dans ce travail-là sentent crever leur front.
+ Chapeau bas, mes bourgeois! Oh! ceux-là sont les Hommes!
+ Nous sommes Ouvriers, Sire! Ouvriers! Nous sommes
+ Pour les grands temps nouveaux où l'on voudra savoir,
+ Où l'Homme forgera du matin jusqu'au soir,
+ Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes
+ Ou, lentement vainqueur, il domptera les choses
+ Et montera sur Tout, comme sur un cheval!
+ Oh! splendides lueurs des forges! Plus de mal,
+ Plus!--Ce qu'on ne sait pas, c'est peut-être terrible:
+ Nous saurons!--Nos marteaux en main; passons au crible
+ Tout ce que nous savons: puis, Frères, en avant!
+ Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant
+ De vivre simplement, ardemment, sans rien dire
+ De mauvais, travaillant sous l'auguste sourire
+ D'une femme qu'on aime avec un noble amour:
+ Et l'on travaillerait fièrement tout le jour,
+ Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne:
+ Et l'on se sentirait très heureux: et personne
+ Oh! personne, surtout, ne vous ferait ployer!
+ On aurait un fusil au-dessus du foyer...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Oh! mais l'air est tout plein d'une odeur de bataille!
+ Que te disais-je donc? Je suis de la canaille!
+ Il reste des mouchards et des accapareurs.
+ Nous sommes libres, nous! Nous avons des terreurs
+ Où nous nous sentons grands, oh! si grands! Tout à l'heure
+ Je parlais de devoir calme, d'une demeure...
+ Regarde donc le ciel!--C'est trop petit pour nous,
+ Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux!
+ Regarde donc le ciel!--Je rentre dans la foule
+ Dans la grande canaille effroyable qui roule,
+ Sire, tes vieux canons sur les sales pavés;
+ --Oh! quand nous serons morts, nous les aurons lavés.
+ --Et si, devant nos cris, devant notre vengeance,
+ Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France
+ Poussaient leurs régiments en habits de gala,
+ Eh bien, n'est-ce pas, vous tous? Merde à ces chiens-là
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ --Il reprit son marteau sur l'épaule.
+
+ La foule
+ Près de cet homme-là se sentait l'âme soûle,
+ Et, dans la grande cour, dans les appartements,
+ Où Paris haletait avec des hurlements,
+ Un frisson secoua l'immense populace.
+ Alors, de sa main large et superbe de crasse
+ Bien que le roi ventru suât, le Forgeron,
+ Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front!
+
+
+
+
+SOLEIL ET CHAIR
+
+
+ Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,
+ Verse l'amour brûlant à la terre ravie,
+ Et, quand on est couché sur la vallée, on sent
+ Que la terre est nubile et déborde de sang;
+ Que son immense sein, soulevé par une âme,
+ Est d'amour comme dieu, de chair comme la femme,
+ Et qu'il renferme, gros de sève et de rayons,
+ Le grand fourmillement de tous les embryons!
+
+ Et tout croît, et tout monte!
+ Ô Vénus, ô Déesse!
+ Je regrette les temps de l'antique jeunesse,
+ Des satyres lascifs, des faunes animaux,
+ Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameaux
+ Et dans les nénufars baisaient la Nymphe blonde!
+ Je regrette les temps où la sève du monde,
+ L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts
+ Dans les veines de Pan mettaient un univers!
+ Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre;
+ Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre
+ Modulait sous le ciel le grand hymne d'amour;
+ Où, debout sur la plaine, il entendait autour
+ Répondre à son appel la Nature vivante;
+ Où, les arbres muets, berçant l'oiseau qui chante,
+ La terre berçant l'homme, et tout l'Océan bleu
+ Et tous les animaux, aimaient, aimaient en Dieu!
+ Je regrette les temps de la grande Cybèle
+ Qu'on disait parcourir, gigantesquement belle,
+ Sur un grand char d'airain, les splendides cités;
+ Son double sein versait dans les immensités
+ Le pur ruissellement de la vie infinie.
+ L'Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,
+ Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.
+ --Parce qu'il était fort, l'Homme était chaste et doux.
+
+ Misère! Maintenant il dit: Je sais les choses,
+ Et va, les yeux fermés et les oreilles closes;
+ --Et pourtant, plus de dieux! plus de dieux! l'Homme est Roi!
+ L'Homme est Dieu! Mais l'Amour, voilà la grande Foi!
+ Oh! si l'homme puisait encore à ta mamelle,
+ Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle;
+ S'il n'avait pas laissé l'immortelle Astarté
+ Qui jadis, émergeant dans l'immense clarté
+ Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume,
+ Montra son nombril rose où vint neiger l'écume,
+ Et fit chanter, Déesse aux grands yeux noirs vainqueurs,
+ Le rossignol aux bois et l'amour dans les coeurs!
+
+
+II
+
+ Je crois en toi! Je crois en toi! Divine mère,
+ Aphrodite marine!--Oh! la route est amère
+ Depuis que l'autre Dieu nous attelle à sa croix;
+ Chair, Marbre, Fleur, Vénus, c'est en toi que je crois!
+ --Oui l'Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste,
+ Il a des vêtements, parce qu'il n'est plus chaste,
+ Parce qu'il a sali son fier buste de Dieu,
+ Et qu'il a rabougri, comme une idole au feu,
+ Son corps olympien aux servitudes sales!
+ Oui, même après la mort, dans les squelettes pâles
+ Il veut vivre, insultant la première beauté!
+ --Et l'Idole où tu mis tant de virginité,
+ Où tu divinisas notre argile, la Femme,
+ Afin que l'homme pût éclairer sa pauvre âme
+ Et monter lentement, dans un immense amour,
+ De la prison terrestre à la beauté du jour,
+ La femme ne sait plus même être courtisane!
+ --C'est une bonne farce! et le monde ricane
+ Au nom doux et sacré de la grande Vénus!
+
+
+III
+
+ Si les temps revenaient, les temps qui sont venus!
+ --Car l'Homme a fini! l'Homme a joué tous les rôles!
+ Au grand jour, fatigué de briser des idoles
+ Il ressuscitera, libre de tous ses Dieux,
+ Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux!
+ L'Idéal, la pensée invincible, éternelle,
+ Tout le dieu qui vit, sous son argile charnelle,
+ Montera, montera, brûlera sous son front!
+ Et quand tu le verras sonder tout l'horizon,
+ Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte,
+ Tu viendras lui donner la Rédemption sainte!
+ --Splendide, radieuse, au sein des grandes mers
+ Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers
+ L'Amour infini dans un infini sourire!
+ Le Monde vibrera comme une immense lyre
+ Dans le frémissement d'un immense baiser:
+
+ --Le Monde a soif d'amour: tu viendras l'apaiser.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+IV
+
+ Ô splendeur de la chair! ô splendeur idéale!
+ Ô renouveau d'amour, aurore triomphale
+ Où, courbant à leurs pieds les Dieux et les Héros
+ Kallipige la blanche et le petit Éros
+ Effleureront, couverts de la neige des roses,
+ Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses!
+ Ô grande Ariadné, qui jettes tes sanglots
+ Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots,
+ Blanche sous le soleil, la voile de Thésée,
+ Ô douce vierge enfant qu'une nuit a brisée,
+ Tais-toi! Sur son char d'or brodé de noirs raisins,
+ Lysios, promené dans les champs Phrygiens
+ Par les tigres lascifs et les panthères rousses,
+ Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.
+ Zeus, Taureau, sur son cou berce comme un enfant
+ Le corps nu d'Europé, qui jette son bras blanc
+ Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague,
+ Il tourne lentement vers elle son oeil vague;
+ Elle, laisse traîner sa pâle joue en fleur
+ Au front de Zeus; ses yeux sont fermés; elle meurt
+ Dans un divin baiser, et le flot qui murmure
+ De son écume d'or fleurit sa chevelure.
+ --Entre le laurier-rose et le lotus jaseur
+ Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur
+ Embrassant la Léda des blancheurs de son aile;
+ --Et tandis que Cypris passe, étrangement belle,
+ Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,
+ Étale fièrement l'or de ses larges seins
+ Et son ventre neigeux brodé de mousse noire,
+ --Héraclès, le Dompteur, qui, comme d'une gloire
+ Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion,
+ S'avance, front terrible et doux, à l'horizon!
+
+ Par la lune d'été vaguement éclairée,
+ Debout, nue, et rêvant dans sa pâleur dorée
+ Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,
+ Dans la clairière sombre où la mousse s'étoile,
+ La Dryade regarde au ciel silencieux...
+ --La blanche Séléné laisse flotter son voile,
+ Craintive, sur les pieds du bel Endymion,
+ Et lui jette un baiser dans un pâle rayon...
+ --La Source pleure au loin dans une longue extase...
+ C'est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase,
+ Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé.
+ --Une brise d'amour dans la nuit a passé,
+ Et, dans les bois sacrés, dans l'horreur des grands arbres,
+ Majestueusement debout, les sombres Marbres,
+ Les Dieux, au front desquels le Bouvreuil fait son nid,
+ --Les Dieux écoutent l'Homme et le Monde infini!
+
+7 mai 1870.
+
+
+
+
+LE DORMEUR DU VAL
+
+
+ C'est un trou de verdure où chante une rivière
+ Accrochant follement aux herbes des haillons
+ D'argent; où le soleil, de la montagne fière,
+ Luit: c'est un petit aval qui mousse de rayons.
+
+ Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
+ Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
+ Dort; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
+ Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
+
+ Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
+ Sourirait un enfant malade, il fait un somme:
+ Nature, berce-le chaudement: il a froid.
+
+ Les parfums ne font pas frissonner sa narine;
+ Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
+ Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
+
+7 octobre 1870.
+
+
+
+
+AU CABARET-VERT
+
+
+ _Cinq heures du soir._
+
+ Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines
+ Aux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi,
+ --_Au Cabaret-Vert_: je demandai des tartines
+ De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.
+
+ Bienheureux, j'allongeai les jambes sous la table
+ Verte: je contemplai les sujets très naïfs
+ De la tapisserie.--Et ce fut adorable,
+ Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,
+
+ --Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'épeure!--
+ Rieuse, m'apporta des tartines de beurre,
+ Du jambon tiède, dans un plat colorié,
+
+ Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse
+ D'ail,--et m'emplit la chope immense, avec sa mousse
+ Que dorait un rayon de soleil arriéré.
+
+Octobre 1870.
+
+
+
+
+LA MALINE
+
+
+ Dans la salle à manger brune, que parfumait
+ Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise
+ Je ramassais un plat de je ne sais quel met
+ Belge, et je m'épatais dans mon immense chaise.
+
+ En mangeant, j'écoutais l'horloge,--heureux et coi.
+ La cuisine s'ouvrit avec une bouffée
+ --Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,
+ Fichu moitié défait, malinement coiffée.
+
+ Et tout en promenant son petit doigt tremblant
+ Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,
+ En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,
+
+ Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m'aiser;
+ --Puis, comme ça,--bien sûr pour avoir un baiser,--
+ Tout bas: «Sens donc: j'ai pris une froid sur la joue...»
+
+Charleroi, octobre 1870.
+
+
+
+
+L'ÉCLATANTE VICTOIRE
+
+DE SARREBRUCK
+
+REMPORTÉE AUX CRIS DE VIVE L'EMPEREUR!
+
+(Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes.)
+
+
+ Au milieu, l'Empereur, dans une apothéose
+ Bleue et jaune, s'en va, raide, sur son dada
+ Flamboyant; très heureux,--car il voit tout en rose,
+ Féroce comme Zeus et doux comme un papa;
+
+ En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste
+ Près des tambours dorés et des rouges canons,
+ Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste,
+ Et, tourné vers le Chef, s'étourdit de grands noms
+
+ À droite, Dumanet, appuyé sur la crosse
+ De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,
+ Et: «Vive l'Empereur!!»--Son voisin reste coi...
+
+ Un schako surgit, comme un soleil noir...--Au centre
+ Boquillon, rouge et bleu, très naïf, sur son ventre
+ Se dresse, et,--présentant ses derrières: «De quoi?...»
+
+Octobre 1870.
+
+
+
+
+RÊVÉ POUR L'HIVER
+
+
+ _À Elle._
+
+ L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose
+ Avec des coussins bleus.
+ Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
+ Dans chaque coin moelleux.
+
+ Tu fermeras l'oeil, pour ne point voir, par la glace,
+ Grimacer les ombres des soirs,
+ Ces monstruosités hargneuses, populace
+ De démons noirs et de loups noirs.
+
+ Puis tu te sentiras la joue égratignée...
+ Un petit baiser, comme une folle araignée,
+ Te courra par le cou...
+
+ Et tu me diras: «Cherche!» en inclinant la tête;
+ --Et nous prendons du temps à trouver cette bête!
+ --Qui voyage beaucoup...
+
+En wagon, le 7 octobre 1870.
+
+
+
+
+LE BUFFET
+
+
+ C'est un large buffet sculpté; le chêne sombre,
+ Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens;
+ Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
+ Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants;
+
+ Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries,
+ De linges odorants et jaunes, de chiffons
+ De femmes ou d'enfants, de dentelles flétries,
+ De fichus de grand'mère où sont peints des griffons;
+
+ --C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches
+ De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
+ Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.
+
+ --Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
+ Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
+ Quand s'ouvrent lentement tes grands portes noires.
+
+Octobre 1870.
+
+
+
+
+MA BOHÈME
+
+(_Fantaisie_)
+
+
+ Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées;
+ Mon paletot aussi devenait idéal;
+ J'allais sous le ciel, Muse! et j'étais ton féal;
+ Oh! là là! que d'amours splendides j'ai rêvées!
+
+ Mon unique culotte avait un large trou.
+ --Petit Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
+ Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse;
+ --Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.
+
+ Et je les écoutais, assis au bord des routes,
+ Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
+ De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;
+
+ Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
+ Comme des lyres, je tirais les élastiques
+ De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur!
+
+Octobre 1870.
+
+
+
+
+ENTENDS COMME BRAME
+
+
+ Entends, comme brame
+ près des acacias
+ en avril la rame
+ viride du pois!
+
+ Dans sa vapeur nette,
+ Vers Phoebé! tu vois
+ s'agiter la tête
+ de saints d'autrefois...
+
+ Loin des claires meules
+ des caps, des beaux toits,
+ ces chers Anciens veulent
+ ce philtre sournois...
+
+ Or ni feriale
+ ni astrale! n'est
+ la brume qu'exhale
+ ce nocturne effet.
+
+ Néanmoins ils restent,
+ --Sicile, Allemagne,
+ dans ce brouillard triste
+ et blêmi, justement!
+
+
+
+
+CHANT DE GUERRE PARISIEN
+
+
+ Le printemps est évident, car
+ Du coeur des Propriétés vertes
+ Le vol de Thiers et de Picard
+ Tient ses splendeurs grandes ouvertes.
+
+ Ô mai! Quels délirants cul-nus!
+ Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,
+ Écoutez donc les bienvenus
+ Semer les choses printanières!
+
+ Ils ont schako, sabre et tamtam
+ Non la vieille boîte à bougies
+ Et des yoles qui n'ont jam... jam...
+ Fendent le lac aux eaux rougies!...
+
+ Plus que jamais nous bambochons
+ Quand arrivent sur nos tanières[1]
+ Crouler les jaunes cabochons
+ Dans des aubes particulières.
+
+ Thiers et Picard sont des Éros
+ Des enleveurs d'héliotropes
+ Au pétrole ils font des Corots.
+ Voici hannetonner leurs tropes...
+
+ Ils sont familiers du grand turc!...
+ Et couché dans les glaïeuls, Favre,
+ Fait son cillement aqueduc
+ Et ses reniflements à poivre!
+
+ La Grand-Ville a le pavé chaud
+ Malgré vos douches de pétrole
+ Et décidément il nous faut
+ Nous secouer dans votre rôle...
+
+ Et les ruraux qui se prélassent
+ Dans de longs accroupissements
+ Entendront des rameaux qui cassent
+ Parmi les rouges froissements.
+
+ [1] Quand viennent sur nos fourmilières (_var. de l'auteur_).
+
+
+
+
+MES PETITES AMOUREUSES
+
+
+ Un hydrolat lacrymal lave
+ Les cieux vert-chou:
+ Sous l'arbre tendronnier qui bave
+ Vos caoutchoucs.
+
+ Blancs de lunes particulières
+ Aux pialats ronds,
+ Entrechoquez vos genouillères
+ Mes laiderons!
+
+ Nous nous aimions à cette époque,
+ Bleu laideron:
+ On mangeait des oeufs à la coque
+ Et du mouron!
+
+ Un soir tu me sacras poète,
+ Blond laideron.
+ Descends ici que je te fouette
+ En mon giron;
+
+ J'ai dégueulé ta bandoline
+ Noir laideron;
+ Tu couperais ma mandoline
+ Au fil du front.
+
+ Pouah! nos salives desséchées
+ Roux laideron
+ Infectent encor les tranchées
+ De ton sein rond!
+
+ Ô mes petites amoureuses
+ Que je vous hais!
+ Plaquez de fouffes douloureuses,
+ Vos tétons laids!
+
+ Piétinez mes vieilles terrines
+ De sentiment;
+ Hop donc soyez-moi ballerines
+ Pour un moment!...
+
+ Vos omoplates se déboîtent
+ Ô mes amours!
+ Une étoile à vos reins qui boîtent
+ Tournez vos tours.
+
+ Est-ce pourtant pour ces éclanches
+ Que j'ai rimé!
+ Je voudrais vous casser les hanches
+ D'avoir aimé!
+
+ Fade amas d'étoiles ratées
+ Comblez les coins
+ --Vous creverez en Dieu, bâtées
+ D'ignobles soins!
+
+ Sous les lunes particulières
+ Aux pialats ronds
+ Entrechoquez vos genouillières,
+ Mes laiderons!
+
+
+
+
+LES POÈTES DE SEPT ANS
+
+
+ _A M. P. Demeny._
+
+ Et la Mère, fermant le livre du devoir,
+ S'en allait satisfaite et très fière sans voir,
+ Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminence,
+ L'âme de son enfant livrée aux répugnances.
+
+ Tout le jour il suait d'obéissance; très
+ Intelligent; pourtant des tics noirs, quelques traits,
+ Semblaient prouver en lui d'âcres hypocrisies.
+ Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies,
+ En passant il tirait la langue, les deux poings
+ À l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.
+ Une porte s'ouvrait sur le soir; à la lampe
+ On le voyait, là-haut qui râlait sur la rampe,
+ Sous un golfe de jour pendant du toit. L'été
+ Surtout, vaincu, stupide, il était entêté
+ À se renfermer dans la fraîcheur des latrines:
+ Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.
+ Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet
+ Derrière la maison, en hiver s'illunait,
+ Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne
+ Et pour des visions écrasant son oeil darne,
+ Il écoutait grouiller les galeux espaliers.
+ Pitié! Ces enfants seuls étaient ses familiers
+ Qui, chétifs, fronts nus, oeil déteignant sur la joue,
+ Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue,
+ Sous des habits puant la foire et tout vieillots,
+ Conversaient avec la douceur des idiots!
+ Et si, l'ayant surpris à des pitiés immondes,
+ Sa mère s'effrayait; les tendresses profondes
+ De l'enfant se jetaient sur cet étonnement.
+ C'était bon. Elle avait le bleu regard,--qui ment!
+
+ À sept ans, il faisait des romans sur la vie
+ Du grand désert, où luit la Liberté ravie,
+ Forêts, soleils, rives, savanes!--Il s'aidait
+ De journaux illustrés où, rouge, il regardait
+ Des Espagnoles rire et des Italiennes.
+ Quand venait, l'oeil brun, folle, en robes d'indiennes,
+ --Huit ans,--la fille des ouvriers d'à côté,
+ La petite brutale, et qu'elle avait sauté,
+ Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,
+ Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses,
+ Car elle ne portait jamais de pantalons;
+ --Et, par elle meurtri des poings et des talons
+ Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.
+
+ Il craignait les blafards dimanches de décembre,
+ Où, pommadé, sur un guéridon d'acajou,
+ Il lisait une Bible à la tranche vert-chou;
+ Des rêves l'oppressaient chaque nuit dans l'alcôve.
+ Il n'aimait pas Dieu; mais les hommes, qu'au soir fauve,
+ Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg
+ Où les crieurs, en trois roulements de tambour
+ Font autour des édits rire et gronder les foules.
+ --Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles
+ Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or,
+ Font leur remuement calme et prennent leur essor!
+
+ Et comme il savourait surtout les sombres choses,
+ Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,
+ Haute et bleue, âcrement prise d'humidité,
+ Il lisait son roman sans cesse médité,
+ Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
+ De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,
+ Vertige, écroulements, déroutes et pitié!
+ --Tandis que se faisait la rumeur du quartier,
+ En bas,--seul, et couché sur des pièces de toile
+ Écrue, et pressentant violemment le voile!
+
+26 mai 1871.
+
+
+
+
+LE COEUR VOLÉ
+
+
+ Mon pauvre coeur bave à la poupe,
+ Mon coeur est plein de caporal;
+ Ils lui lancent des jets de soupe,
+ Mon triste coeur bave à la poupe.
+ Sous les quolibets de la troupe
+ Qui pousse un rire général,
+ Mon triste coeur brave à la poupe
+ Mon coeur est plein de caporal!
+
+ Ithyphalliques et pioupiesques,
+ Leurs insultes l'ont dépravé.
+ À la vesprée, ils font des fresques
+ Ithyphalliques et pioupiesques,
+ Ô flots abracadabrantesques
+ Prenez mon coeur, qu'il soit sauvé!
+ Ithyphalliques et pioupiesques
+ Leurs insultes l'ont dépravé!
+
+ Quand ils auront tari leurs chiques,
+ Comment agir, ô coeur volé?
+ Ce seront des refrains bachiques
+ Quand ils auront tari leurs chiques.
+ J'aurai des sursauts stomachiques
+ Si mon coeur triste est ravalé:
+ Quand ils auront tari leurs chiques,
+ Comment agir, ô coeur volé?
+
+
+
+
+TÊTE DE FAUNE
+
+
+ Dans la feuillée, écrin vert taché d'or,
+ Dans la feuillée incertaine et fleurie,
+ D'énormes fleurs où l'âcre baiser dort
+ Vif et devant l'exquise broderie,
+
+ Le Faune affolé montre ses grands yeux
+ Et mord la fleur rouge avec ses dents blanches
+ Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux,
+ Sa lèvre éclate en rires par les branches;
+
+ Et quand il a fui, tel un écureuil,
+ Son rire perle encore à chaque feuille
+ Et l'on croit épeuré par un bouvreuil
+ Le baiser d'or du bois qui se recueille.
+
+
+
+
+POISON PERDU
+
+
+ Des nuits du blond et de la brune
+ Pas un souvenir n'est resté;
+ Pas une dentelle d'été,
+ Pas une cravate commune.
+
+ Et sur le balcon, où le thé
+ Se prend aux heures de la lune,
+ Il n'est resté de trace aucune,
+ Aucun souvenir n'est resté,
+
+ Au bord d'un rideau bleu piquée,
+ Luit une épingle à tête d'or
+ Comme un gros insecte qui dort,
+
+ Pointe d'un fin poison trempée,
+ Je te prends, sois-moi préparée
+ Aux heures des désirs de mort.
+
+
+
+
+LES CORBEAUX
+
+
+ Seigneur, quand froide est la prairie,
+ Quand dans les hameaux abattus,
+ Les longs angelus se sont tus
+ Sur la nature défleurie,
+ Faites s'abattre des grands cieux
+ Les chers corbeaux délicieux.
+
+ Armée étrange aux cris sévères,
+ Les vents froids attaquent vos nids!
+ Vous, le long des fleuves jaunis,
+ Sur les routes aux vieux calvaires,
+ Sur les fossés et sur les trous,
+ Dispersez-vous, ralliez-vous!
+
+ Par milliers, sur les champs de France,
+ Où dorment les morts d'avant-hier,
+ Tournoyez, n'est-ce pas, l'hiver,
+ Pour que chaque passant repense!
+ Sois donc le crieur du devoir,
+ Ô notre funèbre oiseau noir!
+
+ Mais, saints du ciel, en haut du chêne,
+ Mât perdu dans le soir charmé,
+ Laissez les fauvettes de mai
+ Pour ceux qu'au fond du bois enchaîne,
+ Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir,
+ La défaite sans avenir.
+
+1872.
+
+
+
+
+PATIENCE
+
+
+ _D'un été._
+
+ Aux branches claires des tilleurs
+ Meurt un maladif hallali.
+ Mais des chansons spirituelles
+ Voltigent partout les groseilles.
+ Que notre sang rie en nos veines,
+ Voici s'enchevêtrer les vignes.
+ Le ciel est joli comme un ange,
+ Azur et Onde communient.
+ Je sors! Si un rayon me blesse,
+ Je succomberai sur la mousse.
+
+ Qu'on patiente et qu'on s'ennuie,
+ C'est si simple!... Fi de ces peines!
+ Je veux que l'été dramatique
+ Me lie à son char de fortune.
+ Que par toi beaucoup, ô Nature,
+ --Ah! moins nul et moins seul! je meure,
+ Au lieu que les bergers, c'est drôle,
+ Meurent à peu près par le monde.
+
+ Je veux bien que les saisons m'usent.
+ À toi, Nature! je me rends,
+ Et ma faim et toute ma soif;
+ Et s'il te plaît, nourris, abreuve.
+ Rien de rien ne m'illusionne;
+ C'est rire aux parents qu'au soleil;
+ Mais moi je ne veux rire à rien,
+ Et libre soit cette infortune.
+
+
+
+
+JEUNE MÉNAGE
+
+
+ La chambre est ouverte au ciel bleu turquin;
+ Pas de place: des coffrets et des huches!
+ Dehors le mur est plein d'aristoloches
+ Où vibrent les gencives des lutins.
+
+ Que ce sont bien intrigues de génies
+ Cette dépense et ces désordres vains!
+ C'est la fée africaine qui fournit
+ La mûre, et les résilles dans les coins.
+
+ Plusieurs entrent, marraines mécontentes,
+ En pans de lumière dans les buffets,
+ Puis y restent! le ménage s'absente
+ Peu sérieusement, et rien ne se fait.
+
+ Le marié a le vent qui le floue
+ Pendant son absence, ici, tout le temps.
+ Même des esprits des eaux malfaisants
+ Entrent vaguer aux sphères de l'alcôve.
+
+ La nuit, l'amie oh, la lune de miel
+ Cueillera leur sourire et remplira
+ De mille bandeaux de cuivre le ciel.
+ Puis ils auront affaire au malin rat.
+
+ --S'il n'arrive pas un feu follet blême,
+ Comme un coup de fusil, après des vêpres.
+ --Ô spectres saints et blancs de Bethléem,
+ Charmez plutôt le bleu de leur fenêtre!
+
+27 juin 1872.
+
+
+
+
+MÉMOIRE
+
+
+I
+
+ L'eau claire; comme le sel des larmes d'enfance;
+ L'assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes;
+ La soie, en foule et de lys pur des oriflammes
+ Sous les murs dont quelque pucelle eut la défense;
+
+ L'ébat des anges;--non... le courant d'or en marche,
+ Meut ses bras, noirs, et lourds, et frais surtout, d'herbe. Elle,
+ Sombre, ayant le ciel bleu pour ciel de lit, appelle
+ Pour rideaux l'ombre de la colline et de l'arche.
+
+
+II
+
+ Eh! l'humide carreau tend ses bouillons limpides!
+ L'eau meuble d'or pâle et sans fond les couches prêtes.
+ Les robes vertes et déteintes des fillettes
+ Font les saules, d'où sautent les oiseaux sans brides.
+
+ Plus pure qu'un louis, jaune et chaude paupière
+ Le souci d'eau--ta foi conjugale, ô l'Épouse!--
+ Au midi prompt, de son terne miroir, jalouse
+ Au ciel gris de chaleur la sphère rose et chère.
+
+
+III
+
+ Madame se tient trop debout dans la prairie
+ Prochaine où neigent les fils du travail; l'ombrelle
+ Aux doigts; foulant l'ombelle; trop fière pour elle
+ Des enfants lisant dans la verdure fleurie
+
+ Leur livre de maroquin rouge! Hélas, Lui, comme
+ Mille anges blancs qui se séparent sur la route,
+ S'éloigne par delà la montagne! Elle, toute
+ Froide, et noire, court! après le départ de l'homme!
+
+
+IV
+
+ Regrets des bras épais et jeunes d'herbe pure!
+ Or des lunes d'avril au coeur du saint lit! Joie
+ Des chantiers riverains à l'abandon, en proie
+ Aux soirs d'août qui faisaient germer ces pourritures!
+
+ Qu'elle pleure à présent sous les remparts: l'haleine
+ Des peupliers d'en haut est pour la seule brise.
+ Amis, c'est la nappe, sans reflets, sans source, grise--
+ Un vieux dragueur, dans sa barque immobile, peine.
+
+
+V
+
+ Jouet de cet oeil d'eau morne, je n'y puis prendre,
+ Ô canot immobile! ô bras trop courts! ni l'une
+ Ni l'autre fleur; ni la jaune qui m'importune,
+ Là; ni la bleue, amis, à l'eau couleur de cendre.
+
+ Ah! la poudre des saules qu'une aile secoue!
+ Les roses des roseaux dès longtemps dévorées!...
+ Mon canot toujours fixe; et sa chaîne tirée
+ Au fond de cet oeil d'eau sans bords--à quelle boue?
+
+
+
+
+ Est-elle almée?... aux premières heures bleues
+ Se détruira-t-elle comme les fleurs feues...
+ Devant la splendide étendue où l'on sente
+ Souffler la ville énormément florissante!
+
+ C'est trop beau! c'est trop beau! mais c'est nécessaire
+ --Pour la Pêcheuse et la chanson du corsaire,
+ Et aussi puisque les derniers masques crurent
+ Encore aux fêtes de nuit sur la mer pure!
+
+Juillet 1872
+
+
+
+
+FÊTES DE LA FAIM
+
+
+ Ma faim, Anne, Anne,
+ Fuis sur ton âne.
+
+ Si j'ai du goût, ce n'est guères
+ Que pour la terre et les pierres
+ Dinn! dinn! dinn! dinn! Mangeons l'air,
+ Le roc, les terres, le fer,
+ Charbons.
+
+ Mes faims, tournez. Paissez, faims,
+ Le pré des sons!
+ Attirez le gai venin
+ Des liserons;
+
+ Mangez les cailloux qu'un pauvre brise,
+ Les vieilles pierres d'églises,
+ Les galets, fils des déluges,
+ Pains couchés aux vallées grises!
+
+ Des faims, c'est les bouts d'air noir;
+ L'azur sonneur;
+ --C'est l'estomac qui me tire,
+ C'est le malheur.
+
+ Sur terre ont paru les feuilles:
+ Je vais aux chairs de fruit blettes,
+ Au sein du sillon je cueille
+ La doucette et la violette.
+
+ Ma faim, Anne, Anne!
+ Fuis sur ton âne.
+
+Août 1872.
+
+
+
+
+PROSE
+
+
+
+
+I
+
+FLAIRY
+
+
+Pour Hélène se conjurèrent les sèves ornementales dans les ombres
+vierges et les clartés impassibles dans le silence astral. L'ardeur de
+l'été fut confiée à des oiseaux muets et l'indolence requise à une
+barque de deuils sans prix par des anses d'amours morts et de parfums
+affaissés.
+
+Après le moment de l'air des bûcheronnes à la rumeur du torrent sous la
+ruine des bois, de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vals, et des
+cris des steppes.
+
+Pour l'enfance d'Hélène frissonnèrent les fourrés et les ombres, et le
+sein des pauvres, et les légendes du ciel.
+
+Et ses yeux et sa danse supérieurs encore aux éclats précieux, aux
+influences froides, au plaisir du décor et de l'heure uniques.
+
+
+
+
+II
+
+GUERRE
+
+
+Enfant, certains ciels ont affiné mon optique, tous les caractères
+nuancèrent ma physionomie. Les phénomènes s'émurent. À présent
+l'inflexion éternelle des moments de l'infini des mathématiques me
+chassent par ce monde où je subis tous les succès civils, respecté de
+l'enfance étrange et des affections énormes. Je songe à une guerre, de
+droit ou de force, de logique bien imprévue.
+
+C'est aussi simple qu'une phrase musicale.
+
+
+
+
+III
+
+GÉNIE
+
+
+Il est l'affection et le présent puisqu'il a fait la maison ouverte à
+l'hiver écumeux et à la rumeur de l'été, lui qui a purifié les boissons
+et les aliments, lui qui est le charme des lieux fuyant et le délice
+surhumain des stations. Il est l'affection et l'avenir, la force et
+l'amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons
+passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d'extase.
+
+Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et
+imprévue, et l'éternité: machine aimée des qualités fatales. Nous avons
+tous eu l'épouvante de sa concession et de la nôtre: ô jouissance de
+notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour
+lui, lui qui nous aime pour sa vie infinie...
+
+Et nous nous le rappelons et il voyage... Et si l'Adoration s'en va,
+sonne, sa promesse sonne: «Arrière ces superstitions, ces anciens corps,
+ces ménages et ces âges. C'est cette époque-ci qui a sombré!»
+
+Il ne s'en ira pas, il ne redescendra pas d'un ciel, il n'accomplira pas
+la rédemption des colères de femmes et des gaîtés des hommes et de tout
+ce péché: car c'est fait, lui étant, et étant aimé.
+
+Ô ses souffles, ses têtes, ses courses; la terrible célérité de la
+perfection des formes et de l'action.
+
+Ô fécondité de l'esprit et immensité de l'univers!
+
+Son corps! Le dégagement rêvé le brisement de la grâce croisée de
+violence nouvelle! sa vue, sa vue! tous les agenouillages anciens et les
+peines _relevés_ à sa suite.
+
+Son jour! l'abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la
+musique plus intense.
+
+Son pas! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.
+
+Ô Lui et nous! l'orgueil plus bienveillant que les charités perdues.
+
+Ô monde! et le chant clair des malheurs nouveaux!
+
+Il nous a connus tous et nous a tous tous aimé. Sachons, cette nuit
+d'hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la
+plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le
+voir, et le renvoyer, et sous les marées et au haut des déserts de
+neige, suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour.
+
+
+
+
+IV
+
+JEUNESSE
+
+
+I
+
+DIMANCHE
+
+Les calculs de côté, l'inévitable descente du ciel, la visite des
+souvenirs et la séance des rythmes occupent la demeure, la tête et le
+monde de l'esprit.
+
+--Un cheval détale sur le turf suburbain, le long des cultures et des
+boisements, percé par la peste carbonique. Une misérable femme de drame,
+quelque part dans le monde soupire après les abandons improbables. Les
+desperadves languissent après l'orage, l'ivresse et les blessures. De