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De la servitude numérique (CC BY Lukas à Porta 2017)

Le lundi 16 octobre 2017, la Cour Suprême des États-Unis a accepté de se prononcer sur l'affaire dite de "Microsoft Irlande", qui oppose le géant de Redmond aux États-Unis. Washington souhaite obtenir un accès à des courriels stockés dans un centre de données administré par Microsoft et qui se trouve, comme le nom de l'affaire l'indique, en Irlande. Si la Cour Suprême donne raison aux États-Unis, ce cas aura des répercussions profondes sur les entreprises européennes qui dépendent des trois plus grands services d'informatique à la demande au monde, à savoir Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud Platform. Contraintes légales obligent, certaines compagnies devront entamer une coûteuse émigration, qui pourrait s'apparenter à un véritable exode numérique, sans terre d'accueil évidente, tant ces services sont uniques. Que pourrait-on faire pour éviter cette conséquence malheureuse? Pas grand-chose, car dans cette affaire, tant les États européens que leurs citoyens sont relégués au rang d'observateurs impuissants, tout juste autorisés à transmettre leur amicus curiae, ou lettre d'ami de la cour, au tribunal. Quand Washington légifère, le monde obtempère.

Aujourd'hui, le bon fonctionnement des sociétés humaines modernes dépend du maintien continu d'un réseau complexe de services en ligne. L'un de leurs plus petits dénominateurs communs est d'être essentiellement développés et administrés par des entités privées à but lucratif présentes aux États-Unis. Si d'un point de vue technique, ces services sont en général robustes, façonnés pour survivre à des erreurs humaines, logicielles ou matérielles, d'un point de vue juridique, ils sont notoirement fragiles, à la merci d'un changement législatif impromptu et sur lequel les pays Européens, Suisse incluse, ont un pouvoir limité, pour ne pas dire inexistant.

Ainsi, en tant que citoyens de la Suisse, lorsque nous arpentons des plateformes numériques privées dont le for juridique se trouve à San Francisco, nous le faisons en tant que serfs numériques: des individus dont les droits, merci aux infâmes contrats d'utilisateur finaux, ont été rabotés pour être aussi minimaux qu'il est légalement possible de les réduire. Mais ce n'est pas tout. Les seigneurs qui sur ces terres assurent notre protection sont des entreprises dont la survie dépend ultimement d'un État-roi qui, par définition, ne nous reconnait pas comme ses sujets. Autrement dit, nous sommes comme des migrants sans statuts définis, à la merci d'un groupe privé qui est lui-même à la merci d'un État étranger. Si les réseaux sociaux en ligne peuvent être comparés à des parcs d'attraction, alors, du point de vue des États-Unis, nous sommes des clandestins à qui Disneyland, en Californie, est heureux d'offrir le couvert... du moins pour le moment.

"Les logiciels dévorent le monde" et les États-Unis, déjà dominants dans l'ère pré-numérique, sont en passe de devenir plus puissants encore, tant ils sont bien placés dans le domaine du mobile, de l'informatique comme un service et de l'intelligence artificielle, trois secteurs clés essentiels à la construction des sociétés humaines de demain. Disons-le simplement: sans maîtrise de ces technologies et sans réflexion existentielle, c'est la souveraineté des États ainsi que la sécurité juridique de leurs citoyens qui sera à terme menacée.

Alors pour réduire l'influence insoupçonnée des Etats-Unis sur la fabrique même de nos sociétés, faut-il suivre le même chemin que la Chine, et s'atteler à la création d'un réseau isolé et régulé - d'un Intranet national? N'existe-t-il pas une autre planche de salut que le repli sur soi, le découpage d'Internet en réseaux nationaux?

Les outils, objets et services utilisés pour construire et maintenir notre univers numérique ont un autre point commun: leurs briques élémentaires, les logiciels qui les constituent, sont majoritairement libres. Leur ADN, ou code source, est donc lisible, modifiable et copiable à l'infini, sans grande restriction. Cette révolution copernicienne, récente et silencieuse, a été parachevée - ironie de l'histoire - par des sociétés comme Facebook et Google. A la différence d'Apple et de Microsoft, celle-ci ne se sont pas construites en utilisant des outils dits propriétaires. Au contraire, les firmes de Palo Alto et de Mountain View ont assis leur pouvoir en misant en grande partie sur des technologies et logiciels ouverts. Ces logiciels, dont Linux est l'un des porte-drapeaux, sont régulés par des licences libres qui ne dépossèdent pas leurs utilisateurs de leurs libertés. Ils sont également méconnus, pour ne pas dire ignorés en dehors d'un cercle trop restreint d'initiés. Et cette ignorance à un coût non seulement économique, mais également politique.

Aujourd'hui, à l'exception de l'informatique dite de bureau, dont les décideurs politiques ne se sont pour ainsi dire jamais défaits - quand seulement ils y ont été confrontés - l'informatique libre est omniprésente, que ce soit dans le domaine mobile, de l'intelligence artificielle ou encore de l'informatique comme un service. Autrement dit, cette ressource intarissable d'outils est à la disposition des Etats et des collectivités publiques qui souhaitent construire les services en ligne de demain. Mais cela ne se fera pas sans une réflexion globale sur la fabrique des sociétés numériques, réflexion durant laquelle il ne faudra jamais perdre de vue la proposition suivante: l'informatique est politique.

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