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9791095630180
L'art de conter nos expériences collectives
faire récit à l'heure du storytelling
Expérience et pauvreté
2018
fr
Benjamin Roux
À l'heure du Storytelling, des "faits alternatifs" et autres "paraboles véridiques", Benjamin Roux tente un regard décalé sur les histoires et récits d'aujourd'hui. Et de revenir à cet "art de conter" dont le philosophe Walter Benjamin constatait déjà la disparition au début du XXe siècle. En partant à la rencontre de collectifs à contre-courant du libéralisme et du discours ambiant, l'auteur s'appuie sur celles et ceux qui ont raconté leurs expériences pour tenter de comprendre pourquoi ces récits peinent à nous parvenir. Le regard sur ces récits, comme des mythes, porte une attention au geste du conteur et à la responsabilité qu'implique le fait de raconter des histoires à d'autres.

Introduction

Que ce soit de manière consciente ou non, nos pratiques collectives rejouent, au quotidien, les rapports, les rites et relations présents dans nos sociétés depuis des centaines d'années.

(Re)garder les traces

Yves Citton propose une caractérisation d'un récit à travers six critères :

  1. Le récit doit incarner un mouvement dans le temps compréhensible.
  2. Le récit est raconté d'au moins un point de vue.
  3. Le récit se déroule de manière causale pour pouvoir être compréhensible.
  4. Le récit comporte des valeurs (désirs et croyances) qui interagissent avec celles des personnes qui en prennent connaissance.
  5. Le récit doit être inscrit dans le contexte normatif et social des personnes à qui il s'adresse tout en intégrant un élément de surprise qui permet de maintenir leur attention.
  6. Le récit doit arriver à raconter notre réel (complexe et varié) à travers une histoire (simplifiée et unifiée).

[Francisca Polletta indique que] ce qui fait la puissance d'un récit tient souvent moins à sa nature propre qu'à la situation dans laquelle il est utilisé.

La trace se distinguerait du récit par le fait qu'elle ne soit lisible que par les personnes ayant vécu le bout d'histoire qu'elle raconte.

Le tout est généralement renforcé par les mass médias et le biais — voire le prisme déformant — qu'ils créent sur ce qui est rendu visible et ce qui ne l'est pas.

Raconter des histoires

L'acte narratif est à entendre comme un acte de traduction.

Avant d'être une traduction pour les autres, c'est avant tout une traduction pour soi.

Lorsque [nos expériences collectives] s'achèvent, ce faire sens prend la forme d'un bilan collectif pour créer et (re)questionner le commun.

Se raconter sa propre histoire c'est prendre le temps de regarder le chemin parcouru.

Comme le dit Pascal Nicolas-Le strat, « l'intérêt (commun) n'existe pas au démarrage de l'action, mais il émergera progressivement, par effet d'intéressement mutuel, au fur et à mesure de l'avancée des activités. Ce n'est donc ni un acquis, ni un préalable, mais un construit. »

Les collectifs ont besoin de se questionner sans cesse sur leurs pratiques. Sur les raisons qui les poussent à faire ensemble. Sans quoi, l'activité du groupe piétine et ses membres peuvent se désengager du projet commun. (…) Ce besoin de se redire : « pourquoi nous sommes-nous mis ensemble et où voulions-nous aller ? »

Quelle a été ma contribution dans cette expérience collective et qu'en ai-je retiré en retour ?

J'ose même une hypothèse forte : la motivation à partager une expérience vécue est proportionnelle au côté fondateur de celle-ci.

Ces histoires issues d'expériences collectives ont pour effet de donner du sens à ce que les personnes ont vécu ensemble, que ce soit dans le but de se créer du commun ou de le (re)questionner tout au long de l'expérience.

Transformer le réel

(…) rendre visible et rendre possible.

Le propre du récit produit collectivement est de l'ordre d'une mémoire collective des luttes, de faire mémoire, « d'être une mémoire et une possibilité de prise de distance pour les gens en lutte ».

Toute expérience collective (…) est composée de savoirs qu'elle produit tout au long de ses expérimentations. Il s'agit autant de savoirs singuliers avec lesquels les personnes s'impliquent, que des savoirs acquis et produits tout au long de la dynamique collective.

(…) rendre visibles ces récits (…), il s'agit de raconter des histoires à d'autres tout en leur donnant les moyens de se mettre en mouvement.

Les mouvements sociaux sont par exemple des moments où nous faisons collectivement et où nous travaillons un commun.

L'imaginaire, c'est ce que les histoires permettent et ce que l'Histoire limite voire annihile.

Pour l'écrivain Alain Damasio, c'est cette « dictature du déjà-là, qui sature nos réflexions et nos choix et empêche ce léger décalage, ce pas de côté qui rend toute révolte possible. »

Et s'il est assez aisé de se laisser divertir, d'être dans l'inaction, le geste de subversion quant à lui « est devenu difficile, car subvertir c'est créer » et donc relève de l'action.

Les récits nous permettent de prolonger nos expériences dans des "possibles".

Pour Chimamanda Ngozi Adichie, le danger d'une histoire unique est son pouvoir homogénéisateur et caricatural qui nous fait ressentir pour les autres « une sorte de pitié bien intentionnée et condescendante ».

La plupart des élections se jouent ainsi : lorsque les partis d'extrême droite assènent de grandes histoires — à coup de "récit national", "de grand remplacement", etc. — les autres partis ne savent plus répondre qu'à grand renfort de chiffres et de pourcentages. « (…) tu ne vas pas réchauffer le cœur des gens ! (…) on donne des abstractions quant au contraire, il faudrait être capable de construire des histoires. »

Pour rappel, lorsque le storytelling sert à optimiser un discours pour raconter une histoire de façon efficace, la mythocratie, élabore quant à elle un propos scénarisé qui se demande qui est affecté par ce que l'on raconte. La nuance, de taille, se situe dans l'attention portée à l'autre et dans les intentions sous-jacentes au récit remis. Le premier optimise le "comment raconter" pour servir ses objectifs quand le second fait l'effort permanent de se poser la question "à quoi contribue mon propos ?".

Conclusion

Se donner l'exigence de se raconter dans la complexité pour ne pas devenir prisonnier de son propre mythe.

(…) l'organisation communautaire consiste à porter une colère pour obtenir justice et de s'appuyer sur ces acquis en les racontant pour donner envie à d'autres de porter à leur tour leurs colères, et ainsi de suite.

(…) nous avons tendance à nous focaliser sur l'heureux, le festif, le jouissif, les affects joyeux. De fait, ce mythe fait l'impasse sur les étapes les plus laborieuses par lesquelles le collectif est passé.

Notre épuisement général et nos difficultés financières (connues principalement des membres en interne) étaient en décalage avec la vision passionnante et passionnée de celles et ceux qui fréquentaient [la Vie Enchantée].

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