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9782351040584
Qu'est-ce que l'écologie sociale ?
2012
1982
fr
Murray Bookchin
La domination qu'exercent les riches sur les pauvres, les hommes sur les femmes, les vieux sur les jeunes, se prolonge dans la domination que les sociétés fondées sur la hiérarchie exercent sur leur environnement. Et de même que ces relations de domination aliènent les personnes — c'est-à-dire détruisent ou réduisent leur potentialité humaine —, de même ces sociétés hiérarchiques détruisent la nature. Mener une politique écologique appelle donc une mutation des rapports politiques au sein de la société : « protéger la nature » suppose l'émancipation sociale.

Préface

Il faut bien plutôt étudier les origines de la hiérarchie et de la domination si l'on veut porter remède au désastre écologique.

Je souligne l'adjectif social en matière écologique pour introduire un autre concept clef : aucun des principaux problèmes écologiques auxquels nous nous affrontons aujourd'hui ne pourra être résolu sans un changement social profond.

(…) tout ce courant de « l'écologie profonde » se présente comme une nouvelle spiritualité.

Comme dans les utopies de H.G. Wells, on nous demande de croire qu'il nous faut une nouvelle élite qui planifie la solution de la crise écologique.

L'humanité fait partie de la nature, même si elle diffère profondément de la vie non-humaine par la capacité qu'elle a de penser conceptuellement et de communiquer symboliquement.

Compénétrant la crise sociale, une autre crise a surgi, directement liée à l'exploitation de la planète par l'homme. La société en place est non seulement confrontée à l'effondrement de ses institutions et de ses valeurs, mais encore à celui de son environnement naturel.

Ce problème n'appartient pas en propre à notre époque. La sécheresse des étendues désertiques du Proche-Orient, berceau de l'agriculture et de l'urbanisme, témoigne d'une dilapidation humaine passée, mais cet exemple fait pâle figure en regard de la destruction massive de l'environnement accomplie depuis l'époque de la révolution industrielle, et surtout depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

Les connaissances et instruments matériels nécessaires pour promouvoir une nouvelle harmonie entre humanité et nature, et entre l'humain et l'humain, sont en grande partie à notre disposition ou facilement réalisables.

Je vois souvent le mot "facilement" revenir dans les solutions à mettre en œuvre. Mais quelle vision pour un monde plus frugal, où l'abondance ne dépend pas de produits transformés, nocifs pour notre santé ? Il n'y a pas de politique à mes yeux si elle ne prend pas soin de la nature par défaut.

Marx (…) [soulignait] que la révolution qu'exigeait notre époque devait puiser sa poésie non dans le passé, mais dans l'avenir, dans le potentiel d'humanité gisant dans les profondeurs de la vie sociale.

Le design-fiction est un excellent outil qui va dans ce sens, je trouve. Créer un imaginaire dans lequel nous souhaitons voyager dans la vie.

Ce potentiel, je le sens aussi dans mes tripes quand je me balade dans la vallée de la Drôme, dans la nature, chez ses habitant·es.

J'aime puiser l'énergie dans l'envie de développer un potentiel plutôt que dans l'attente ou dans l'espoir — hypothétiques et qui m'évoquent la peur.

Nous ne pouvons rejeter notre héritage scientifique, c'est-à-dire revenir à une technologie rudimentaire et à ses chaînes : l'insécurité matérielle, le labeur épuisant, la renonciation. Pas plus que nous ne pouvons nous laisser assujettir à celles du monde des machines, déshumanisé par la technologie : l'aliénation, la concurrence, et le brutal déni des possibilités humaines. La poésie et l'imagination doivent s'intégrer à la science et à la technologie (…).

Face aux gigantesques bouleversements qui nous attendent, notre époque a besoin d'un corpus de savoir — scientifique et social — d'une envergure et d'une profondeur plus grandes, afin de résoudre les problèmes qui se posent à nous.

Sans renoncer aux apports des théories scientifiques et sociales antérieures, il nous faut entreprendre une analyse critique plus complète de notre rapport au monde naturel. Nous devons rechercher les fondements d'une approche plus reconstruite des sérieux problèmes posés par les apparentes « contradictions » entre nature et société.

L'harmonie environnementaliste est centrée sur le développement de nouvelles techniques de pillage de la nature, aptes à perturber le moins possible l'habitat humain. L'environnementaliste ne remet pas en cause le postulat fondamental de la société actuelle, à savoir que la nature doit être dominée par l'homme ; au contraire, il s'efforce de rendre cette idée plus aisément praticable, en développant des moyens qui diminuent les risques encourus du fait de la destruction effrénée de l'environnement.

(…) l'écologie sociale cherche à démêle les formes et les modèles de relations qui rendent intelligibles une communauté, qu'elle soit naturelle ou sociale.

Dans une très large mesure, l'histoire d'un phénomène constitue le phénomène lui-même. Nous sommes, réellement, tout ce qui a existé avant nous et nous pouvons devenir à notre tour infiniment plus que ce que nous sommes.

La capacité d'un écosystème à maintenir son intégrité ne dépend pas de l'uniformité du milieu, mais bien de sa diversité.

Les agriculteurs ont à maintes reprises fait l'expérience de résultats désastreux dû à la (…) monoculture (…). Il est notoire qu'en l'absence de cultures croisées, lesquelles fournissent à la fois les éléments compensatoires et l'appui mutuel caractéristiques des mélanges de populations animales et végétales, la situation agricole d'une région se détériore.

Au mépris le plus total de la complexité de la nature et des subtiles nécessités de la vie animale et végétale, les conditions matérielles de l'agriculture sont grossièrement simplifiées (…).

Si l'on considère que la poussée de l'évolution a bien été dans le sens d'une diversité croissante, que la colonisation de la planète par la vie n'a été possible que comme effet de la variété biotique, un sage réexamen des prétentions humaines devrait nous inciter à la prudence lorsqu'il s'agit de bouleverser les processus naturels.

LSD + arbres + microbiologie des sols

ça m'évoque le fait que nous, êtres humains, sommes des descendants des bactéries accumulées sous forme calcaire au fond des océans, puis revenus à la surface des eaux. Des êtres vivants constitués sur des millions d'années.

Si l'unité dans la diversité est un des principes fondamentaux de l'écologie, l'inépuisable richesse de la flore et de la faune contenue dans un arpent de terre nous amène à un autre postulat écologique de base : la nécessité de laisser à la nature une grande marge de spontanéité.

Il faut donc laisser à la spontanéité de la nature une part considérable de jeu — afin qu'agissent les multiples forces biologiques qui donnent naissance à une situation écologique diversifiée.

"Travailler avec la nature" nous oblige à favoriser la variété biotique résultant du développement spontané des phénomènes naturels.

Ce que nous pouvons espérer de l'écologie, celle de la nature comme celle de la société, c'est qu'elle nous apprenne à découvrir les courants et à comprendre leurs mouvements.

Ce qui confère à la conception écologique son caractère extraordinairement libérateur (…), c'est sa remise en cause des notions classiques de hiérarchie.

Il existe déjà une littérature florissante qui montre à quel point le mutualisme symbiotique est un facteur important en faveur de la stabilité écologique et de l'évolution biologique.

On constate, chez les animaux et chez les plantes, une adaptation permanente qui leur permet de s'apporter (…) une aide réciproque (que ce soit par l'échange de fonctions biochimiques mutuellement bénéfiques ou dans le cas toujours spectaculaire d'une assistance physique) ; une perspective entièrement nouvelle s'ouvre ainsi sur la nature des écosystèmes, sur leur stabilité et leur développement.

Plus une chaîne alimentaire est complexe et moins elle perd de sa stabilité lorsqu'une ou plusieurs espèces en sont retirées. D'où l'immense importance qu'il faut accorder à la complexité et à la diversité entre espèces à l'intérieur d'un système pris dans son ensemble.

Transposer notre société dans la nature

Beaucoup de gens font preuve d'une touchante crédulité dans la manière qu'ils ont de considérer la nature comme une dimension de la société. Les grondements de l'animal ne le rendent pas "méchant" ou "sauvage", pas plus qu'il ne se "conduit mal" ou qu'il ne "mérite" une punition simplement parce qu'il ne réagit pas de façon appropriée à certains stimuli.

En jugeant ainsi les phénomènes naturels d'un point de vue anthropomorphique, on dénie à la nature sa dimension propre.

Plus sinistre encore est l'emploi de concepts hiérarchiques pour conférer aux phénomènes naturels "ordre" et "intelligibilité". Ce procédé a pour effet de renforcer les hiérarchies humaines en justifiant la domination des hommes et des femmes comme étant un trait inhérent à "l'ordre naturel".

La supériorité de l'espèce humaine se voit transcrite dans le code génétique en tant que réalité biologique immuable — de même que la subordination des enfants aux adultes, des femmes aux hommes, des hommes à d'autres hommes.

La "reine" des abeilles ignore qu'elle est reine. L'activité fondamentale d'une ruche vise la reproduction, et la "division du travail" qu'on peut y voir, n'a aucun sens, s'agissant d'un vaste organe sexuel qui n'accomplit aucune fonction économique véritable. Une ruche sert à produire de nouvelles abeilles.

L'analogie entre la ruche et la société, qui a paru irrésistible à tant de théoriciens, illustre de façon frappante à quel point nos vues sur la nature sont modelées par des intérêts sociaux qui nous sont propres.

Ce qui apparaît comme un harem, avec son "patriarche", peut n'être qu'une configuration sexuelle aussi floue qu'une maison de tolérance, selon que telle ou telle femelle soit en rut, que des changements se soient produits dans le milieu, ou que le primate "patriarche" manifeste simplement son embarras devant la situation dans son ensemble.

(où ai-je entendu/lu que des études sur les singes males polygames était un biais sexiste, car l'inverse se révélait vrai mais n'avait pas été sujet à l'attention des chercheurs hommes, c'étaient des femmes qui s'en étaient aperçues ; merci les nouvelles générations !)

Qui voudrait ressembler aux gibbons, paisibles, végétariens partageant leur nourriture chez qui les pères, lorsqu'il s'agit d'élever les enfants, y prennent une aussi grande part que les mères, et où chacun vit en petits groupes familiaux en dehors desquels on ne s'assemble guère ?