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9782259238403
1996
Le «fichier juif»
René Rémond
fr
Grâce à ce travail de recherche, mené pendant quatre ans, la commission a pu à la fois établir l'historique de la persécution des juifs entre 1940 et 1944, celui des avatars administratifs des fichiers et des enjeux de mémoire qu'il implique encore aujourd'hui.

Recenser et ficher

Depuis la loi du 27 septembre 1940, tout étranger qui passait pour être en « surnombre dans l'économie française » pouvait être intégré dans des groupements de travailleurs étrangers (GTE). Dorénavant, parmi les juifs étrangers « dépourvus de moyens d'existence » tous les hommes âgés de 15 à 60 ans seront incorporés (on en dénombrera quelque 20 000) dans des GTE pour être regroupés dans ces compagnies dites « palestiniennes »; échappaient à cette intégration dans les GTE les juifs étrangers « pourvus de ressources » qui seront regroupés dans des centres ad hoc pour y être astreints à des pointages réguliers.

René Carmille, en effet, prônait depuis une bonne décennie la mise en œuvre systématique des procédés mécanographiques pour améliorer notamment la gestion des bureaux de recrutement. Il préconisait, en l'occurrence, l'utilisation de tabulatrices électriques à cartes perforées, d'interclasseurs et de reproductrices pour traiter efficacement, dans des ateliers mécanographiques spécialisés, des fichiers de grande taille.

Il faudrait encore énumérer des fichiers spécialisés, ceux des possesseurs d'appareils de TSF ou de téléphone, de propriétaires de bicyclettes etc. qui sont autant de retombées des innombrables mesures vexatoires que durent subir, au fil des mois, les juifs de zone nord.

L'exploitation des fichiers fut particulièrement redoutable dès que les autorités d'occupation décidèrent de procéder à des rafles ou incitaient les responsables de l'Etat français à le faire.

Dans le Calvados, comme en principe dans tous les départements côtiers, des « mesures spéciales » étaient prises dès le 12 novembre 1940, sur ordre du Militärbefehlshaber aucun juif du sexe masculin, âgé de 16 à 65 ans, ne pouvait quitter sa commune de résidence ; mieux encore, dans certaines localités nommément désignées, les Juifs devaient se rendre tous les jours à la mairie pour y signer une liste établie par le maire, qui la remettait chaque semaine à la Kreiskommandantur.

Il est possible de suivre l'odyssée tragique de ces internés, tant est grande la minutie avec laquelle ces fiches étaient rédigées : indication de la date du du camp d'internement sur les fiches conservées en province, indication parfois de la date d'arrivée à Drancy, toujours de la date du convoi de déportation sur les fiches du fichier de Drancy.

À leur entrée dans le camp, les internés étaient soigneusement enregistrés par des gendarmes, voire par des douaniers. Le responsable administratif de ces deux camps fut le même commissaire Jean François qui, selon toute vraisemblance, veilla à la bonne tenue, dans les deux camps, d'un fichier des internés.

Qui faisait quoi ? Qui utilisait quoi ?

Ficher, c'était avant tout contrôler, surveiller et punir. (…) L'exploitation des fichiers fut particulièrement redoutable dès que les autorités d'occupation décidèrent de procéder à des rafles ou incitaient les responsables de l'Etat français à le faire.

Ce travail de vérification fut facilité par le marquage des papiers d'identité des juifs.

L'un des sous-fichiers du « fichier Tulard » fut tout particulièrement consulté : celui des nationalités; car c'est en fonction des nationalités que le Judenreferat planifiait arrestations, internements et déportations.

Dans les autres départements de zone Nord, les fichiers servirent de base aux arrestations ou aux rafles d'autant plus soigneusement planifiées par la Kommandantur locale que les juifs y étaient relativement peu nombreux dans bon nombre d'entre eux.

Ces fiches allaient servir à mener un travail spécifiquement policier qui n'avait que des rapports assez lointains avec-les enquêtes d'aryanisation qui auraient être en principe le lot commun de ces inspecteurs.

Pour compléter leurs informations, les directions régionales pouvaient tabler sur une aide partielle apportée par la police nationale voire par la gendarmerie puisque leurs inspecteurs étaient autorisés à « consulter certains procès-verbaux (…) ». Pour accroître leur d'action, ils n'eurent de cesse d'être autorisés « dans but purement révolutionnaire >> à arrêter les juifs, en les mettant « à Ia disposition » des commissaires, comme cela se pratiquait en zone Nord. Pour mener des enquêtes, ils avaient, semble-t-il, un accès direct aux fichiers de Ia préfecture (…).

René Carmille, contrôleur général des armées, nourrissait depuis le milieu des années trente de grands projets assis sur la mécanographie pour ermettre, à ses yeux, de transformer toute la vie administrative française. Le principe général consistait à remplacer les dénombrements anonymes et globaux par la collecte de renseignements individuels, continûment vérifiés et portés sur une fiche appropriée. Si l'on en croit un certain nombre de témoignages question 10 et 11 (« Etes-vous de race juive? ») aurait subi un traitement manuel séparé à la direction régionale de Clermont-Ferrand.

Le seul résultat, semble-t-il, de ce travail d'exploitation est un état anonyme par sexe et par département et par activité professionnelle, le nombre de personnes appartenant à chaque catégorie étant évidemment très faible et souvent égal à 1.

Nous comprenons que le fichier du recensement d'octobre 1940 aurait pu représenter un enjeu d'une grande importance symbolique. Qu'il nous soit permis de dire, au bout de notre enquête, qu'il nous paraît à bien des égards encore plus important qu'aient pu être conservés par les pouvoirs publics, et sous leur contrôle, des fichiers de la douleur, de la souffrance et du calvaire des juifs ; et notamment le fichier si pathétique de Drancy.