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9782330096168
Ré-ensauvageons la France
Plaidoyer pour une nature sauvage et libre
2018
fr
Gilbert Cochet
Stéphane Durand
Le XXe siècle a vu la défaite du sauvage. Nous avons fait le vide autour de nous. Pourtant, malgré tout ce que nous lui avons fait subir, la nature résiste. Mieux, elle revient ! Notre pays est le mieux placé pour faire en tête, la course de la plus belle nature européenne, grâce à sa très riche biodiversité. Passant en revue tous les grands milieux naturels, de la montagne à la mer, cet ouvrage propose un éventail de solutions simples afin de ménager une place pour le bien-être et l'épanouissement de tous, hommes, plantes et animaux. Favoriser le retour de la nature sauvage est un excellent facteur de développement. Cette richesse naturelle est renouvelable et non-délocalisable. C'est l'enjeu économique de demain.

J'irai jusqu'à penser que cet amour désintéressé de la nature est le plus beau fruit de la civilisation technique, puisqu'il mesure notre délivrance des besoins immédiats. Robert Hainard

En forêt, je n'ai pas besoin de grand chose. Et ça me régénère davantage qu'une journée en ville.

La reconstruction de la faune primitive est donc un acte parfaitement moderne et progressiste. Robert Hainard

À l'heure où l'on ne sait plus à quel saint se vouer pour faire revenir la croissance et ses richesses, nous allons démontrer que favoriser le retour de la nature sauvage dans notre pays est un excellent moyen de créer des emplois et des opportunités économiques.

(…) avec la protection la plus étendue possible aux territoires et aux espèces, nous devrions retrouver la proximité, l'intimité naturelle et originelle qui nous fait tant de bien. Diversité, abondance et proximité sont les trois piliers d'un rapport inédit à la nature.

On le voit aussi au niveau d'une entreprise — un organisme économique et social — une diversité d'individus génère une abondance de créativité.

Notre pays est le seul à avoir bénéficié des trois épisodes de formation des reliefs (orogenèse) qu'a connus l'Europe : l'orogenèse calédonienne (…) ; l'orogenèse hercynienne (…) qui voit la création du Massif armoricain, du Massif central, du Morvan, des Ardennes et des Vosges ; enfin, l'orogenèse alpine (…) qui voit l'apparition des Pyrénées et des Alpes. Le Secondaire (…) est une ère sans montagne ; l'érosion aplanit la surface de la Terre et la mer recouvre pratiquement tout notre futur pays. Elle dépose d'énormes couches de sédiments qui donneront le Bassin parisien et le Bassin aquitain.

Ça me fascine toujours autant de savoir que nos paysages contemporains sont le résultat de millions d'années de sculptage naturel, voire qu'ils étaient des fonds marins.

Ce que nous connaissons de la Terre, notre vécu de la Terre, est un bref instant de son Histoire.

C'est justement parce qu'il y a tant de conditions de vie différentes sur un aussi petit territoire que les espèces sont si nombreuses.

Quelques variétés agricoles de plantes et d'animaux

Plus de 1000 variétés de pommes françaises en 1900, mais aujourd'hui, la "golden" accapare 80% du marché. 480 variétés de tomates en France et 3800 en Europe. Plus d'une centaine de variétés de cerise, dont 15 seulement sont commercialisées aujourd'hui. Plus de 30 races de vaches, 15 races de chèvres.

Ça m'attriste d'avoir mis du temps à réaliser l'étendue de cette diversité. Que quand on parle de "cerise", c'est une variété de cerise, et non son ensemble.

La richesse de notre pays est le fruit d'une très longue histoire. (…) nous avons endossé inconsciemment la responsabilité de remodeler nos paysages en gommant (…) leur diversité. Il en résulte un monde stérile et pauvre, monotone et inintéressant.

Nous avions une diversité incroyable et nous l'avons appauvrie, uniformisée, standardisée. Il n'y a plus de vieux arbres dans nos forêts ; d'ailleurs, peut-on encore appeler forêts ces alignements infinis d'arbres de même essence, de même cultivar et de même âge ?

Est-ce qu'on instaurera un "crime contre la Nature" ?

Le sauvage devient gênant car il occupe une place dont pourrait profiter l'agriculture. Nous n'avons pas réalisé qu'à un moment donné nous avons tourné le dos au monde sauvage et à toute sa diversité. Nous n'avons pas compris tout l'intérêt que nous avions à rester connecté avec le sauvage. (…) Le pendant de l'agriculture qui se développe est la chasse qui devient de plus en plus systématique. Une chasse à outrance, inhérente à l'Occidental, qui souvent aime détruire par principe.

La révolution de 1976

Le grand tournant fut le vote du 25 juin 1976 à l'Assemblée Nationale à l'unanimité moins une voix de la Protection de la nature (…), les parlementaires ont voté la protection de tous les oiseaux, à l'exception de quelques espèces gibier. Du jour au lendemain, tous les rapaces furent ainsi protégés. C'est à se demander s'ils réalisaient ce qu'ils faisaient, tellement le coup est énorme.

Le contenu originel de la loi du 10 juillet 1976 se télécharge en PDF, page par page.

Le revers de la médaille, c'est que la nature ordinaire qu'on observait il y a cinquante ans est en passe de disparaître. (…) Les espèces les plus menacées aujourd'hui ne sont plus les baleines, les lynx ou les aigles mais les moineaux, les hirondelles, les papillons et les abeilles.

Ça me rappelle un moment, dans un parc parisien. Une personne montre une perruche dans un arbre, et explique à son enfant qu'il n'y a pas d'oiseaux aux alentours car la perruche les chasse.

Cette explication m'a étonné. La réalité est glaçante : 3 moineaux sur 4 ont disparu du ciel parisien entre 2003 et 2016.

(…) les agriculteurs bios ne sont pas forcément de grands protecteurs de la faune sauvage et ils appellent à la destruction des loups comme les autres. Le monde agricole est encore très anti-nature.

Les solutions sont connues : réduire drastiquement les intrants chimiques, limiter le labourage profond, replanter des milliers de kilomètres de haies et de bocages, favoriser les prédateurs de micro-mammifères et des insectes. La biodiversité peut ainsi servir d'outil de mesure de la qualité des milieux agricoles et de notre santé.

Ces solutions permacoles sont d'autant plus épatantes que cette diversité s'entretient d'elle-même dès lors qu'on en prend soin, qu'on préserve son cadre.

Il y a quelques années, les Italiens se sont lancés le défi des 10% de nature protégée. Ils y sont parvenus en créant en un temps record 25 parcs nationaux avec un statut de protection bien plus efficace qu'en France. La raison du succès italien tient au fait qu'ils ont démontré que c'était très intéressant au niveau économique.

Au Royaume-Uni, c'est encore une autre configuration. C'est une institution privée qui achète du terrain pour le protéger. Avec ses 3 millions de membres, le National Trust possède ainsi la moitié du littoral. C'est une initiative similaire que mènent en France l'Association de protection des animaux sauvages (ASPAS) et Forêts Sauvages (…).

Un terrain privé est ouvert à la chasse par défaut. Retirer un terrain de la chasse n'est pas trivial : courrier recommandé à envoyer au préfet, la grogne des chasseurs à l'encontre du propriétaire qui retire son terrain.

Je découvre ainsi la Fédération Rhône-Alpes de Protection de la Nature.

Une fois atteinte la densité optimale que peut supporter un habitat, les femelles réduisent leur fécondité pour ne pas surcharger le milieu et les jeunes émigrent vers de nouveaux territoires. Mais qu'un prédateur comme le loup pointe le bout de son museau et prélève son tribut et les femelles augmentent à nouveau leur fécondité : ainsi, la densité reste stable.

Je suis émerveillé par la capacité d'auto-régulation d'un écosystème naturel.

Un lynx a un territoire moyen de 100 kilomètres carrés. Avec 10 chevreuils par kilomètre carrés, le territoire du lynx peut abriter 1000 chevreuils. Comme il tue 1 chevreuil par semaine, soit 52 par an, l'impact du lynx sur la population de chevreuils est négligeable.

C'est malheureux à dire mais une piste de ski est beaucoup plus favorable à la biodiversité florale qu'une pâture de moutons… Les montagnes ont bien mieux à offrir que de l'herbe à moutons pour du surpâturage subventionné.

L'agriculture conventionnelle n'est pas rentable en plus d'être destructrice.

Pelouse pâturée : 5 espèces [végétales], dont le nard raide et la fétuque paniculée. Pelouse non pâturée : 125 espèces [végétales], dont le lis martagon, le lis de saint Bruno , le lis orangé, 3 espèces d'anémones, etc.

(…) pour qu'une forêt s'enrichisse et s'embellisse, il faut qu'elle vieillisse tranquillement. Pour cela, la recette est extrêmement simple : il ne faut rien faire, la laisse évoluer librement, à son rythme.

Ceci ne demande pas de subvention.

Nos voisins européens qui ont des territoires plus petits et des densités humaines plus grandes accueillent paradoxalement des populations animales plus importantes (2 millions de chevreuils en France et 8 millions en Allemagne). L'intense pression de chasse est un problème typiquement français, lié en partie à la crainte d'être envahis par des hordes d'animaux sauvages hors de tout contrôle.

On apprend toujours à l'école que les crues du Nil enrichissaient chaque année les champs de l'Égypte antique mais il se passait à peu près la même chose en France jusqu'à la fin du XIX^e^ siècle. À cette époque, le Rhône déborde et inonde les champs de Limony au sud de Lyon. Il (…) permet aux paysans de cultiver sans engrais pendant quarante ans.

En sachant cela, je trouve difficile de comprendre pourquoi on a autant bétonné les rivières… à part pour augmenter la surface de terrain constructible et de zones habitables ? Les zones nouvellement habitables le sont grâce à des digues. C'est précaire.

Je trouve ça beau d'apprendre le rôle naturel des crues. Par le seul biais des journaux télévisés, je m'imaginais que les crues étaient forcément néfastes.

Le castor et la rivière sont ainsi des alliés formidables qui s'entendent à merveille pour étendre la ripisylve[^1] à son maximum. En divaguant hors de son lit principal, la rivière crée des bras secondaires et dépose des argiles imperméables propices à la création de zones humides.

L'objectif est de laisser la rivière libre d'aller et venir latéralement, de sortir à nouveau de son lit pour aller à la rencontre de la forêt némorale. (…) Briser les digues et retirer les enrochements nécessite un gros travail sur nous-mêmes car c'est un retour sur aménagement, une négation de notre propre action.

Je trouve fascinant que, comme pour du code informatique, supprimer des lignes peut aider à améliorer la qualité d'un système qui s'écroule sous son poids.

Au lac du Bourget, une zone a été mise en zone inondable et lorsqu'il y a des crues, l'eau en surplus est envoyée vers le marais de Chautagne. Il faut donc faire un travail de recensement des zones encore habitées et potentiellement inondables ; au-delà, il faudra peut-être réfléchir à désurbaniser certaines zones pour permettre à un cours d'eau de s'étendre…

Une bande de forêt alluviale de 10 à 20 mètres de large le long d'un cours d'eau supprime 100% des nitrates et phosphates de l'eau infiltrée en profondeur, ou dans l'autre sens, filtre l'eau qui coule le long des pentes vers la rivière.

Fascinant aussi ce travail de nettoyage des arbres. Je découvre les échanges forêt/rivière.

Barrages et surpêche ont anéanti de très nombreuses populations de poissons migrateurs. L'esturgeon d'Europe n'existe plus que dans la Garonne et la Dordogne alors que l'esturgeon atlantique a, lui, totalement disparu.

Il n'y a pratiquement plus de bois mort qui atteint nos côtes, la production primaire océanique est réduite ainsi que sa capacité de tamponner l'effet de serre. (…) on paie des fortunes pour enrayer la perte de nos plages en pompant le sable au large (…), un travail que la nature faisait gratuitement.

À la suite, on peut lire que le Rhône est passé de 1 million de m^3^ par an de sable à 200000 m^3^ par an.

La disparition du sable est problématique à plus d'un titre — il s'en génère moins qu'avant, et on en prélève toujours plus.

Un objectif raisonnable serait de parvenir à avoir au moins une rivière entièrement sauvage dans chacun de nos bassins versants. Le label Rivières Sauvages contribue à mettre en avant les rivières encore intactes et celles qui ont retrouvé leur continué et leur fonctionnalité écologiques.

C'est un indicateur dont j'aimerais pouvoir suivre la progression dans le temps, pour mesurer la revitalisation de la France.

J'aimerais retrouver les données des rivières labellisées Rivières Sauvages (ou en passe de l'être) sur data.gouv.fr.

[La Touques] est long de 110 kilomètres. Pas moins de 33 ouvrages ont été supprimés et les 38 restants ont été équipés de passes à poissons. La surface de la rivière accessible à la truite de mer est ainsi passé de 15% avant travaux à 86% après travaux et ses effectifs sont passés de 2500 en 2001 à 10000 par an en 2009. (…) il faut donc saluer la belle continuité des services de l'État.

Au début de l'Holocène, tout le pays était envahi par des arbres. Tout le pays, vraiment ? Non, pas tout à fait. (…) près de 30% du territoire français était à l'origine constitué de marais et de zones humides.

Je n'avais pas saisi l'importance des zones humides. D'après cet article de Reporterre, près de 67 % des zones humides métropolitaines ont disparu depuis le début du XXe siècle dont la moitié entre 1960 et 1990. et elles jouent un rôle dans l'absorption des crues (tiens donc), et leur impact positif sur les innondations.

Cet autre article couvre d'autres détails sur ce maillon invisibilisé du vivant.

Certains marais s'assèchent progressivement car ils sont coupés des cours d'eau qui les alimentent (…) ils pourraient être à nouveau être alimentés par les crues du [Rhône].

L'essentiel des marais de l'intérieur a été drainé, asséché, mise en culture ou urbanisé. (…) les hommes ont aménagé des étangs pour la pisciculture. Ces zones qui ont tout l'air d'être naturelles sont en réalité artificialisées depuis le Moyen Âge.

J'ai aimé apprendre que le façonnage de la nature a commencé il y a bien longtemps. Que nous vivons surtout une accélération de l'appropriation de la nature par des techniques extractives.

(…) on constate qu'une bonne partie de ces tourbières sont en réalité le fruit du travail des castors du début de l'Holocène. Elles se seraient développées dans les anciennes retenues provoquées par leurs barrages.

Pour l'économie de la contemplation, les chiffres sont sans appel. Aux États-Unis, le tourisme lié à l'observation de la faune sauvage a généré 43 milliards de dollars en 2011. C'est l'activité extérieure n°1 depuis 2006, devant la chasse et la pêche réunies.

J'ai découvert l'expression "économie de la contemplation" dans une réaction de Loïc. Une activité qui contribue à préserver la nature, tout en alimentant l'économie locale, je dis oui !

Petit bréviaire à l'usage des décideurs

  • Mieux encadrer les pratiques de chasse, sortir du vieux schéma de la chasses régulatrice des populations animales.
  • Redéfinir le statut d'espèce-gibier / Supprimer le statut d'espère nuisible.
  • Donner un véritable statut juridique d'être sensible à l'animal sauvage et libre.

J'aime l'idée que l'on mette le vivant au même niveau que l'humain. Je vois ça comme un pas pour faire reconnaître qu'on partage le même monde, que nous n'avons pas un droit divin sur les "ressources naturelles" et ce sur quoi notre regard se pose.

  • Donner les mêmes droits à l'observation de la nature qu'au prélèvement.
  • Accepter le principe de la non-gestion.

C'est véritablement progressiste : aller moins vite, accepter d'intervenir moins, que les impacts dépasseront peut-être le cours de notre vie. Se poser à côté, créer un cadre d'épanouissement.

  • Ne pas hésiter à revenir sur les aménagements devenus inutiles (enrochements, barrages, digues de polders…)
  • Penser la connexion fonctionnelle et la continuité écologique à l'échelle européenne (…)

Voilà des choses qui se piloteraient bien avec de la donnée publique.

[^1]: "La forêt riveraine est l'ensemble des formations boisées, buissonnantes et herbacées présentes sur les rives d'un cours d'eau" — via Wikipédia